Hors-série “Le Seigneur des anneaux”
Leo Carruthers : Tolkien et la foi
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 54 de Philosophie magazine « “Le Seigneur des anneaux”. Le mythe Tolkien », en kiosque le 21 juillet 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quoique fervent catholique, Tolkien a conçu un univers empruntant au merveilleux, à la magie et aux mythologies, que le christianisme a souvent combattus. Si, comme le souligne le médiéviste Leo Carruthers, le philologue n’était pas prosélyte, ses écrits sont pourtant parcourus d’une foi profonde qui rayonne comme une « lampe invisible ».
Peut-on qualifier Tolkien d’auteur catholique ?
Leo Carruthers — Il faut distinguer entre un auteur catholique et un catholique auteur. Ce n’est pas parce que quelqu’un est catholique que ses ouvrages le sont. Ce n’est pas le cas, de fait, chez Tolkien – qui était pourtant un croyant fervent. Sa fiction ne contient rien de spécifiquement, d’explicitement chrétien. Il n’y a d’ailleurs dans Le Seigneur des anneaux aucune mention de Dieu, aucune scène à proprement parler religieuse. Il existe bien un être divin, Eru, mais il n’intervient presque jamais directement ; ses « Anges », eux aussi, se tiennent loin de la Terre du Milieu. Cela ne signifie pas, évidemment, que la foi de Tolkien n’exerce aucune influence sur son œuvre littéraire : il dit lui-même que l’histoire de l’Anneau est « une œuvre fondamentalement religieuse et catholique », « [construite] sur des idées religieuses ».
Mais cette présence est complètement implicite, elle est « absorbée dans le symbolisme ». Comme le lui dira un lecteur, la Terre du Milieu est « un monde dans lequel une sorte de foi semble être partout [présente] sans source visible, comme une lumière émanant d’une lampe invisible. » C’est aussi ce que soulignera [le prêtre, théologien et ancien pasteur] Louis Bouyer, ami de Tolkien et l’un de ses premiers promoteurs en France : « Pas une seule fois le Nom divin n’est prononcé, pas une seule allusion n’est faite au Sauveur », mais « l’authenticité chrétienne de la spiritualité sous-jacente à cette poésie fantastique » est pour lui indéniable. Les vertus des personnages, en particulier – courage, loyauté, sacrifice, abnégation – résonnent avec le christianisme. Mais il ne s’agit, en aucun cas, de vertus exclusivement chrétiennes. L’espérance des héros, et l’intuition chez certains, comme Gandalf, d’une providence font signe vers une sorte de « théologie naturelle ». Là encore, rien de spécifiquement chrétien. Le monde inventé par Tolkien est simplement « compatible » avec la foi chrétienne, mais ne l’évoque jamais directement.
Les histoires de Tolkien ne sont donc pas des allégories, religieuses ou non ?
Comme il le dit des contes en général, Tolkien considère que ses fictions doivent être lues pour elles-mêmes, pas comme des récits mettant en scène une spiritualité particulière. Ses histoires possèdent une dimension « symbolique », mais ce ne sont pas des allégories. L’allégorie « consciente et intentionnelle » relève de la « domination voulue par l’auteur » : elle inscrit, sous le récit, un autre récit caché, nécessaire pour comprendre le sens du premier ; elle fait de l’histoire un simple prétexte pour mettre en scène une idée. C’est ce que reproche en particulier Tolkien à la fiction de C. S. Lewis. Dans Le Lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique (1950), la résurrection du lion Aslan ne peut être comprise sans faire référence à la résurrection du Christ. Le symbole, lui, ne cache rien, il ne représente rien d’autre que ce qu’il raconte. L’Anneau dit quelque chose du mal, du pouvoir, du désir de dominer les autres, mais rien de plus dans les intentions de l’auteur. Ce qui n’exclut pas une forme d’« applicabilité » – voir l’Anneau comme une allégorie de l’arme atomique, par exemple. Mais cette applicabilité est indissociable de la « liberté » d’interprétation du lecteur.