La lettre du jeudi
Les bars sont-ils l’âme d’une ville ? Longue vie au Prolé !
© leprole-bar-nimes.fr
« Dimanche dernier, le Prolé de Nîmes était en fête. Ce bar coopératif, actuel siège du Parti communiste local, fêtait en grande pompe, dans les cris et les larmes de joie, la victoire aux élections municipales du candidat de gauche Vincent Bouget, qui l’a emporté à presque 41 % des voix contre son adversaire RN, Julien Sanchez (37,5 %). J’aimerais aujourd’hui vous raconter ce café emblématique, cœur battant de la ville gallo-romaine où j’ai grandi.
Si l’on veut comprendre Nîmes, si l’on veut en saisir l’âme, l’essence, le caractère profond, il faut mettre un pied au Prolé. Il faut ouvrir la porte du bar, franchir ce long couloir rouge et jaune où flotte toujours une légère odeur de pastis, puis découvrir sa cour ombragée et ses parasols. Il faut s’installer sur l’une des nombreuses tables – assez grandes et espacées, dans le Sud nous avons toujours de la place en terrasse ! – et profiter pendant des heures de la douceur du soleil, qui filtre entre les feuilles des mûriers.
Souvenirs et rencontres décisives
Comme des milliers de Nîmois, j’associe le Prolé à des souvenirs très précieux, à plein de “premières fois”. J’y ai révisé mon bac à la sortie du lycée Daudet, sur des petites fiches cartonnées surlignées en fluo. J’y ai bu mes premières bières (surtout des “demis pêche”). J’y ai dansé pendant les ferias. C’est aussi là que j’ai hardiment décidé d’arrêter les maths – ce que je n’ai jamais regretté. J’y ai bien sûr vu des couples s’y former et s’y retrouver moult fois, et j’y ai rencontré celles qui sont devenues mes meilleures amies.
En plus d’être riche des chaleureux souvenirs de ses fidèles clients, le Prolé est chargé d’une histoire très marquée à la gauche de la gauche. Créé en 1908, l’espace qui s’appelait alors “La Maison du Prolétariat”, était à l’origine une coopérative. On y chantait dans des chorales socialistes, on y jouait au loto, tout en échafaudant des plans pour mettre fin à l’exploitation des ouvriers. Cerise sur le gâteau – ou glaçon dans le pastis –, les murs du Prolé ont également vu naître l’écrivain et résistant Jean Paulhan, qui a passé son enfance dans une des maisons donnant sur la cour.
Prendre le temps de vivre
Dans Les Incertitudes du langage (1970), l’ex-directeur emblématique de la NRF raconte ce qu’il y a vécu, en compagnie de son grand-père adoré. Ce dernier, “petit épicier” nîmois, a tout bonnement décidé de prendre sa retraite à 29 ans “pour jouer aux boules avec ses voisins de Mazet” ! Ainsi a-t-il vécu en toute quiétude et épargné par le labeur… jusqu’à 84 ans. La paresse choisie, la détente sans scrupule, le bonheur de ne rien faire, de lézarder au soleil pour un après-midi ou pour une vie entière : c’est cet esprit-là, rebelle et parfaitement peinard, qu’incarne encore aujourd’hui le Prolé.
Pardonnez cet élan de chauvinisme, mais j’ai de la peine pour les villes qui ne possèdent pas de tels lieux : des espaces où l’on se sent vraiment à l’aise et où l’on peut rester des heures sans se faire congédier par un serveur acariâtre qui estime que l’on doit consommer pour mériter une place.
Prolé de tous les pays, unissez-nous !
J’ai récemment mesuré la chance que j’avais de fréquenter ce genre d’endroit, en lisant un essai de Ray Oldenburg intitulé The Great Good Place (1989). Le sociologue américain raconte à quel point les États-Unis sont privées de “tiers lieux” de convivialité, où l’on peut côtoyer ses voisins, ses amis, en dehors de son travail ou de son logis. Il envie terriblement les cités parées de ces grands espaces extérieurs, de ces places ombragées, où l’on peut aller “à chaque fois que frappent les démons de la solitude ou de l’ennui”. En rendant hommage à ce “great good place” nîmois, je salue plus largement tous les cafés, tous les lieux coopératifs qui, partout dans le monde, permettent aux gens de se rencontrer pour savourer l’existence et pour refaire le monde. Puissent ces Prolé de tous les pays nous unir encore longtemps ! »
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