Vie de la Cité

Pourquoi le multiculturalisme fait débat

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Musulmans assemblés pour la prière de l’Aïd el-Fitr (qui marque la rupture du jeûne du mois de ramadan) à la mosquée centrale de Cologne (Allemagne), le 13 mai 2021.

Musulmans assemblés pour la prière de l’Aïd el-Fitr (qui marque la rupture du jeûne du mois de ramadan) à la mosquée centrale de Cologne (Allemagne), le 13 mai 2021. © Mesut Zeyrek/Anadolu Agency/AFP

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L’homogénéité culturelle est-elle essentielle pour définir un peuple, une nation, une communauté politique ? C’est ce que contestent les partisans de l’idée, très critiquée, de multiculturalisme – laquelle trouve un nouvel écho aujourd’hui, alors que la ville de Cologne vient d’autoriser les muezzins de la ville à effectuer l’appel à la prière musulmane. 

 

D’où vient cette notion ?

Faut-il vivre de la même façon pour appartenir à une communauté politique ? Un peuple peut-il subsister sans homogénéité culturelle, sans partager les mêmes pratiques, les mêmes mœurs, le même style de vie ? Peut-il se réduire à la participation à des institutions politiques communes ? Ces questions se posent de manière toujours plus pressante dans nos sociétés contemporaines de plus en plus traversées par la diversité des cultures, des religions, des racines. Au XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau se la posait déjà : « Les mêmes lois ne peuvent convenir à tant de provinces diverses qui ont des mœurs différentes, qui vivent sous des climats opposés et qui ne peuvent souffrir la même forme de Gouvernement », écrivait-il dans Du contrat social (1762). À intervalles réguliers, le multiculturalisme ressurgit au cœur des débats. Mais de quoi s’agit-il exactement ? 

La philosophe Charles Taylor est l’un des premiers proposer une théorie philosophique le multiculturalisme, dans son ouvrage Multiculturalisme. Différence et démocratie (1992). Le notion lui sert de levier pour critiquer la « citoyenneté uniforme » développée par « l’État occidental » moderne, qui constitue, selon lui, « une camisole de force pour bon nombre de sociétés politiques » traversées par une diversité de cultures, de langues, de religion. La pensée politique moderne considère en effet l’espace public comme un espace « neutre » et homogène, dans lequel les identités de groupes n’ont pas leur place, voire représentent une menace de dissolution de la nation. Il n’y a pas, dans ce paradigme, d’autre groupe légitime que celui de la communauté politique. Les appartenances culturelles sont donc rejetées dans l’espace privé. Seul la différence singulière des individus, définis par leur choix et non par leur héritage qu’il reçoit, y est acceptée. 

 

Quels sont les arguments pour ?

La manière, moderne, d’appréhender la question des styles d’existence et de la différence culturelle est triplement problématique pour Taylor : 

  • Identité. Nos identités individuelles sont le fruit d’un « dialogue avec – parfois une lutte contre – » nos appartenances. Impossible de reconnaître la singularité individuelle sans reconnaître, d’une certaine manière, le groupe par rapport auquel elle se construit. C’est aussi ce que soulignait Michael Walzer dans son livre Sphères de justice (1983) : « la communauté – culturelle, religieuse et politique – fait partie intégrante de nos besoins », c’est même un « bien primordial », qui ne peut s’épanouir pleinement s’il reste cantonné dans la sphère privée.
  • Neutralité. La « neutralité » supposée de l’espace public est toujours une manière de favoriser un unique mode de vie, ce qui favorise l’expression de certaines identités culturelles, reconnues de facto, et en discrimine d’autres. Cette inégalité de traitement entretient le risque d’un éclatement du corps social et le ressentiment : « Les sociétés “multinationales” peuvent toujours éclater, essentiellement parce qu’un groupe perçoit un manque de reconnaissance à son égard de la part d’un autre. » C’est déjà ce que dénonçait un autre grand théoricien du multiculturalisme, le philosophe politique britannique Bhikhu Parekh, qui considérait dans Rethinking Multiculturalism: Cultural Diversity and Political Theory (« repenser le multiculturalisme : diversité culturelle et théorie politique », Harvard University Press, 2002 ; non traduit) que le modèle politique moderne reposait sur « l’idée qu’une seule façon de vivre est pleinement humaine, vraie, ou la meilleure, et que toutes les autres sont défectueuses dans la mesure où elles sont inférieures à la véritable façon de bien vivre ».
  • Coexistence. Reléguer la différence dans l’espace privé ne la fait en aucun cas disparaître, elle l’accentue au contraire. Le modèle moderne entretient un régime de « coexistence » sans relation, plutôt que de « rencontre », dans la mesure même où cette rencontre ne peut avoir lieu dans l’espace public. Cet espace public est dès lors délaissé, puisque les individus ne peuvent plus parler de ce qui compte pour eux. 
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