Dossier / “Qu’est-ce qu’un rapport sain à l’argent ?”
Les classiques à découvert
© William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 186 de Philosophie magazine « Qu'est-ce qu’un rapport sain à l’argent ? », en kiosque le 16 janvier 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
En matière de finances, les philosophes ont toujours été riches… de leurs idées. En témoignent leurs positions très variées sur l’argent.
Faut-il être indifférent à l’argent ?
Oui, on doit posséder sans être possédé / Sénèque (v. 4 av. J.-C.-65 apr. J.-C.)
On doit tenter d’en finir avec l’obsession pour l’argent, estime Sénèque. Le désir viscéral d’être riche et la crainte encore plus profonde de sombrer dans la pauvreté créent en nous une inquiétude perpétuelle. Ce souci est une véritable « torture » que nous nous imposons, regrette le philosophe romain. Pour mener une vie plus tranquille et apaiser notre âme, il recommande de cultiver l’indifférence, voire l’insensibilité à l’égard de l’argent. « Moi je mépriserai les richesses, présentes ou absentes, n’étant ni plus triste si elles se trouvent ailleurs, ni plus fier si elles étincellent autour de moi », prône le stoïcien dans son essai De la vie heureuse (58 apr. J.-C.). Pour cultiver cette insensibilité, chacun doit apprendre à gérer ses dépenses avec intelligence et parcimonie, sans s’y cramponner désespérément. « Tout ce que j’aurai, je ne le garderai pas comme un avare ni ne le répandrai comme un prodigue », conseille-t-il. Un rapport sain à l’argent implique également de ne pas s’affliger des revers de fortune, ni même des ruines totales. Le sage, écrit-il, « ne chasse pas [ses richesses] loin de lui, mais quand elles s’en vont, il les suit tranquillement du regard ». Cette indifférence est un garde-fou qui permet de posséder l’argent, sans être possédé par lui. Est-ce à dire que l’on doit vivre volontairement dans la pauvreté ? Que nenni ! « Les richesses ont l’effet joyeux qu’a le vent favorable qui pousse le navigateur », concède celui qui est par ailleurs connu pour avoir hérité d’une famille très fortunée et qui s’est par la suite considérablement enrichi grâce aux largesses de l’empereur Néron, dont il a été le conseiller impérial. Sa fortune est estimée à 75 millions de deniers… Ce qui représente plus d’un dixième des revenus annuels de l’Empire romain ! Celui qui serait aujourd’hui un multimilliardaire aurait-il appliqué à lui-même ses propres préceptes en regardant sa fortune s’envoler sous ses yeux sans ciller ? C’est du moins ce qu’il préconisait.
Non, il faut comprendre les rapports économiques pour s’en libérer / Karl Marx (1818-1883)
Être indifférent à l’argent, c’est être indifférent à ce qui cause le malheur du monde. Car, dans un monde capitaliste, l’argent implique « la perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles », écrit Marx dans les Manuscrits de 1844. Il permet, par exemple, à un homme laid de se faire passer pour beau et à un individu malhonnête d’apparaître comme un modèle de probité. L’argent est pour cette raison doté d’une « force divine », qui a des conséquences concrètes sur la « misère réelle » des hommes. Il abîme et pervertit nos rapports, transforme nos décisions et détruit des existences, particulièrement celles des prolétaires contraints de vendre leur force de travail aux bourgeois pour un salaire dérisoire. Ces ouvriers surexploités devraient-ils regarder leurs (maigres) possessions avec indifférence et fatalisme, comme un état de fait contre lequel il ne sert à rien de lutter ? Sûrement pas, s’insurge l’auteur du Capital (1867). Contrairement à Sénèque, qui invite à réformer notre rapport intime à nos finances, Marx en appelle à une révolution collective, historique et politique, capable de mettre fin au capitalisme et au règne de l’argent. « Tous les mystères […] trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine et dans la compréhension de cette pratique », affirme-t-il dans sa VIIIe Thèse sur Feuerbach (1845). Autrement dit, sortir de l’ignorance, prendre conscience des rapports économiques et des effets de l’argent sur nos vies est, pour Marx, un premier pas pour s’en libérer. Il exhorte ainsi tous les ouvriers à acquérir une « conscience de classe », à savoir un ensemble de connaissances à même de leur permettre de ressaisir leur position de dominés dans le monde économique. « Les prolétaires n’ont rien à y perdre, que leurs chaînes. Et c’est un monde qu’ils ont à y gagner », argue-t-il dans le Manifeste du parti communiste (1848). Le réveil des prolétaires de tous les pays qu’il souhaite voir advenir est aussi une sortie de l’indifférence politique.