Reportage
Les désirs muets de la plage 19
Sur les dunes de la plage 19, non loin de la capitale portugaise. © Victorine De Oliveira
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Cet article est issu du Hors-série n°67 de Philosophie magazine « Petit traité des vices à l’usage des honnêtes gens », en kiosque le 20 novembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Il existe, près de Lisbonne, une plage où le désir au grand air, entre hommes, se donne libre cours. À l’heure des applications de rencontre et de la dépression sexuelle, des parades amoureuses sans lendemain, solaires et dionysiaques existent donc encore…
Sur les plages de Costa da Caparica, à une vingtaine de kilomètres au sud de Lisbonne, la chaleur est souvent moins suffocante que dans la capitale portugaise. Après moins d’une demi-heure de voiture, la traversée du pont du 25-Avril et la bénédiction de l’imposant Cristo Rei qui étend ses bras sur la ville depuis la rive opposée, c’est un autre type de thermomètre qui se met en branle. Le long de la vaste étendue de sable qui déroule sa beauté préservée du tourisme de masse jusqu’à l’ancien village de pêcheurs Fonte da Telha, on peut suivre une étroite voie de chemin de fer aujourd’hui désaffectée : jusqu’en 2020, date à laquelle la pandémie de Covid-19 signait sa disparition définitive, un train desservait en effet les dix-neuf arrêts qui correspondaient à autant de plages plus ou moins familiales. Au tout dernier, plage 19 (praia dezanove), familles et enfants chamailleurs ont disparu. Même le vent ne se fatigue plus à transporter leurs cris. Ne restent plus que le ressac, quelques mouettes, le soleil implacable contre des falaises d’un ocre chaleureux... et des hommes arrivés seuls ou en couple. Car la plage 19 est aujourd’hui connue pour être un lieu à la fois de naturisme – elle a été officiellement classée comme telle en 1995 – et de cruising gay, une pratique de drague courante dans la communauté LGBTQIA+ qui suppose des rencontres sexuelles anonymes et éphémères dans des lieux publics plus ou moins dédiés.
Pour certains, le cruising – de cruise qui signifie « croiser » pour un bateau – évoque le cliché de la back room moite, du parc ou du parking mal éclairé la nuit, du sauna vaporeux ou de l’urinoir de gare suspect. Hérité d’une époque où les rencontres homosexuelles étaient prohibées et sévèrement réprimées par la police – l’homosexualité n’a été dépénalisée au Portugal qu’en 1982 –, le cruising a longtemps été la seule façon de faire des rencontres et de vivre sa sexualité, notamment pour les hommes issus des classes moyennes et populaires. À l’époque des applications de rencontre les plus décomplexées où l’on peut parfois noter son « pompeur », le cruising reste une pratique prisée pour sa spontanéité et son caractère excitant. Lorsqu’il se déploie en plein air, c’est souvent dans des lieux difficiles d’accès, repérés pour leur discrétion, leur tranquillité et leur absence de ronde de police – quelle que soit l’orientation sexuelle, l’exhibition sexuelle demeure illégale. La plage 19 répond à tous ces critères, elle est même l’un des lieux naturels les plus anciens en Europe, certaines sources faisant remonter sa fréquentation aux années 1940, en pleine dictature salazariste. Son avantage : un cadre d’une beauté exceptionnelle, où l’Atlantique fait aller et venir ses marées le long de dunes et d’une pinède où se croisent, bien à l’abri des regards, les garçons en quête de plaisir.