Les deux sont jetés (une théorie de la dispute)

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Cet article est issu du numéro 61 de Philosophie magazine « 61 - été 2012 », en kiosque le 03 juillet 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La scène de ménage est un incontournable de la dramaturgie amoureuse, comme en témoigne Le Mépris, célèbre roman d’Alberto Moravia porté à l’écran par Jean-Luc Godard. Décryptage en cinq axiomes. Ou le pourquoi du je-t’aime-moi-non-plus.

Tu ne veux pas que je t’embrasse ?

– Ce n’est pas cela, murmura-t-elle en arrangeant ses cheveux avec indolence, si ce n’était qu’un baiser je te le donnerais volontiers… mais je sais où cela nous mènera et maintenant, il est tard…”

Je me sentis offensé par cette façon de dissuader en faisant appel à la raison.

“Il n’est jamais trop tard pour ces choses…”

Et comme je voulais l’embrasser de nouveau en l’attirant à moi par le bras, elle poussa un cri : “Aïe ! Tu me fais mal !”

Je l’avais à peine touchée ; au temps de notre amour, je la serrais parfois avec force dans mes bras sans lui arracher le moindre soupir : “Autrefois, je ne te faisais pas mal, dis-je, irrité.

– Tu as des mains de fer… répondit-elle.” »

Arrivé à ce moment précis, il y a pour ce couple plusieurs options possibles. Le plus sage serait certainement d’éteindre la lumière et de laisser le sommeil dissoudre ces aigreurs passagères. La pire attitude consisterait à lâcher une injure, à laisser éclater sa colère. Mais comme il a le démon de l’analyse, Riccardo – le héros du Mépris de Moravia, dont cette scène est extraite – continue à interroger finement sa femme Emilia pour comprendre si elle l’aime encore, ou non. « J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de changé entre nous », s’enquiert-il. Or, Emilia, obstinée, se dérobe aux interrogatoires : « Je ne te comprends pas… Quel changement ?... Rien n’est changé… »

 

À chaque jour son grain de sel

Si la passion de comprendre qui anime Riccardo est, du point de vue strictement stratégique, désastreuse, elle touche pourtant un point fondamental. Car – et ce sera le premier axiome de cette esquisse d’une théorie de la scène de ménage : L’amour comme l’absence d’amour peut être la cause de la dispute. Cette loi qui bafoue le principe de non-contradiction (mais les sentiments sont illogiques) est d’ailleurs confirmée par Stendhal, dans son inépuisable traité De l’amour. Lorsque, dans un couple, l’un des deux partners est très inférieur à l’autre – sur le plan de la conversation, du savoir, de l’intelligence –, il n’a presque pas d’autre issue, pour rendre cette inégalité supportable, que de dénigrer l’autre constamment. Sans quoi, la différence de niveau est intolérable et l’écrase. Dans un tel cas, fréquence des disputes et amour-passion sont parfaitement compatibles. Mais lorsque le sentiment d’amour s’est évanoui, les querelles peuvent répondre à une autre motivation, signale encore Stendhal. Elles ont même une vertu vivifiante : elles font éclore chaque jour un petit drame ; elles occupent l’imagination et remplacent les titillations délicieuses de l’amour-passion. Ainsi, les querelles sont paradoxalement susceptibles de faire tenir le couple, en lui offrant une contrefaçon de la passion manquante.

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