Hommage

Les grandes idées d’Edgar Morin, penseur du siècle

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Les grandes idées d’Edgar Morin, penseur du siècle

Edgar Morin, le 1er juin 2004. © Serge Hambourg/Opale

Le penseur centenaire s’en est allé. Défenseur de la pensée complexe, Edgar Morin vient de s’éteindre. Après s’être engagé dans la Résistance, c’est en autodidacte qu’il se forme. Il suit quelques cours à l’université mais n’obtient aucun diplôme. Il s’en amuse : « J’ai été élu maître de recherche [au CNRS] sans avoir écrit de thèse de doctorat ». Morin fut, pendant un siècle ou presque, un ovni du paysage intellectuel français.


 

Un franc-tireur à la pensée libre, qui cultiva jusqu’au bout son indépendance d’esprit et son goût pour le partage généreux des savoirs. À l’été 2021 encore, pour ses 100 ans, il nous accordait un grand entretien. Morin laisse derrière lui une œuvre riche et variée, qui compte notamment Le Paradigme perdu : la nature humaine (Le Seuil, 1973), six volumes de La Méthode (Le Seuil, 1977-2004), Pour une politique de civilisation (Arléa, 2002) ou encore, dernièrement, Leçons d’un siècle de vie (Denoël, 2021).

 

Pensée complexe

C’est le concept directeur de la pensée de Morin, puisé notamment chez le psychiatre anglais William Ross Ashby (1903-1972). Comme il l’expliquait dans nos colonnes, nous avons pris l’habitude de « découper la réalité en fragments », pour étudier chacune de ses parties selon une logique de « division du travail scientifique ». Ce qui nous a permis de mieux comprendre certains aspects de la réalité, mais pas la réalité dans son fonctionnement d’ensemble. « Le vrai problème [de réforme de pensée], c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il vaut mieux apprendre à relier. Relier, c’est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion, mais établir une connexion qui se fasse en boucle. »

 

Théorie des systèmes

Puisqu’il faut penser le tout avant ses parties, c’est naturellement vers une étude des systèmes – l’organisme vivant, la société, etc. – que s’est orientée la pensée de Morin, influencé par les travaux de Norbert Wiener (1894-1954) sur la cybernétique et de Claude Shannon sur la théorie de l’information. Le système possède une double dimension contradictoire. D’une part, « le tout est plus que la somme des parties » car « il existe des qualités émergentes, c’est-à-dire qui naissent de l’organisation d’un tout, et qui peuvent rétroagir sur les parties. » Mais en même temps, « le tout est également moins que la somme des parties, car les parties peuvent avoir des qualités qui sont inhibées par l’organisation de l’ensemble ». Par ailleurs - principe « hologrammatique » - le tout est présent dans chaque partie qui le compose (comme le code génétique dans chaque cellule). Tout système se caractérise par des dynamiques de boucles rétroactives et récursives. L’effet agit sur sa cause. Les individus font la société, mais la société produit les individus, les humanise.

 

Auto-éco-organisation

Morin s’est tout particulièrement intéressé à ces systèmes particuliers que sont les vivants, capable d’auto-organisation, ou plutôt d’auto-éco-organisation. Ces systèmes « s’auto-produisent et par là-même dépensent de l’énergie pour entretenir leur autonomie et doivent donc puiser de l’énergie dans leur milieu, dont [ils] dépendent pour être autonomes. […] Toute activité organisatrice autonome dilapide de l’énergie et a besoin de trouver de l’énergie dans son environnement. D’où la notion apparemment contradictoire d’autonomie dépendante. » L’auto-organisation du vivant est indissociable du milieu.

 

Principe dialogique

Les systèmes mettent en jeu des polarités en tension. « Il y a à la fois de l’ordre (la redondance) et du désordre (le bruit) » ; tout l’enjeu, c’est d’extraire « du nouveau, c’est-à-dire l’information elle-même, qui devient alors organisatrice (programmatrice) d’une machine cybernétique. L’information […] résout une incertitude. » Tout système, pour se constituer, doit s’arracher au chaos. Le vivant lutte constamment contre son propre dépérissement, contre la mort qu’il porte en lui.

 

Incertitude

Le désordre, pourtant, n’est jamais vaincu. Il est comme la toile de fond de nos existences. Nous devons apprendre à vivre, à penser avec : « Il faut supporter toniquement l’incertitude. L’incertitude contient en elle le danger et aussi l’espoir. […] La connaissance progresse en intégrant en elle l’incertitude, non en l’exorcisant. » Elle est « une navigation dans un océan d’incertitudes à travers des archipels de certitudes. » Il conclut que « connaître et penser, ce n’est pas arriver à une vérité certaine, c’est dialoguer avec l’incertitude ».

 

Cette inquiétude heureuse a irrigué sa vie, si créative.