La lettre du mardi
Les philosophes en conseil de guerre
Le Conseil de sécurité des Nations unies, au siège des Nations unies, à New York (États-Unis). © Richard Drew/AP Photo/Sipa
« Tout le monde parle de la guerre et de la paix, de Trump, de Poutine, de l’Europe abandonnée. Mais où sont les philosophes ? Je trouve qu’on les entend peu. Alors j’ai imaginé un sommet réunissant les grands noms de l’histoire de la pensée européenne, toutes périodes confondues. Entre va-t-en-guerre et pacifistes, trouveront-ils un accord ?
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— Chers collègues, si je vous ai réunis aujourd’hui à Königsberg, au cœur de notre continent, c’est que l’heure est grave. Nous devons sauver ce qui peut encore l’être. Mon projet de paix perpétuelle a présidé à la construction européenne depuis quatre-vingts ans. En nous dirigeant progressivement vers une fédération d’États de droit, nous assurions un horizon de paix entre les nations. Il a suffi que notre grand voisin oriental refuse de suivre cette voie républicaine pour tout faire capoter. L’Ukraine est à feu et à sang depuis trois ans à cause des fantasmes impériaux d’un despote, et tout notre continent est désormais menacé. Mais allons-nous pour autant céder aux sirènes du bellicisme et aller inexorablement vers un conflit armé dont nous ne voulions pas ?
Un murmure d’approbation accompagna le discours d’ouverture d’Emmanuel Kant, l’hôte du sommet. Malgré leurs incessantes querelles, Leibniz, le penseur de l’harmonie dans la diversité, Rousseau le républicain radical, Alain l’éternel pacifiste, Simone Weil, Albert Camus et les autres étaient d’accord pour tenter de remettre le projet kantien sur les rails. Ils partageaient sa vision : la guerre pouvait et devait devenir une exception dans l’histoire. Elle finirait par disparaître définitivement, au fur et à mesure que la démocratie s’étendrait dans le monde et que les citoyens auraient leur mot à dire. Mais d’autres participants du sommet restaient les bras croisés. Dans les coulisses du sommet, on les appelait les héraclitéens, du nom de ce penseur grec qui faisait du conflit le principe métaphysique fondamental. L’un de ses représentants modernes prit d’ailleurs la parole.
— Je pense que vous ne comprenez pas, chers collègues, ce qui est en train de se passer sous nos yeux. La démocratie n’empêche pas la guerre. Trump n’a-t-il pas été élu par une majorité de citoyens ? Or il annonce vouloir annexer le Groenland ou le canal de Panama, et il laisse tomber les Ukrainiens. Il prétend ramener la paix mais il nous trahit en nous livrant aux appétits des Russes. Pour Poutine, en effet, la guerre n’est pas seulement une question de territoire ou d’empire. C’est une nécessité ontologique, la raison d’être de son régime – qui prétend combattre la décadence morale de l’Europe. La guerre ne va donc pas disparaître en Europe, car il suffit qu’un seul la veuille pour qu’elle se rallume. Ce désir est contagieux. Il allume les cœurs, excite les esprits. Car le conflit est au fond de toutes choses. Le jour et la nuit, l’eau et le feu, le masculin et le féminin se combattent depuis la nuit des temps. Les hommes non plus ne pourront s’en empêcher.
— Non, Friedrich, non ! Ce que tu dis est inacceptable ! Si nous acceptons ta conception du monde, nous n’avons plus qu’à nous réarmer et à nous entretuer de nouveau !
Kant était indigné par le discours de Nietzsche. Il sentait bien, pourtant, que ce dernier avait des arguments. C’est là que la réunion dégénéra. Alain traita les héraclitéens de va-t-en-guerre. Michel Foucault, très énervé, lui renvoya un “capitulard !” bien senti. Hannah Arendt essayait en vain de calmer ses congénères en expliquant que le totalitarisme menait invariablement à la guerre. La perspective d’un vote à l’unanimité d’une motion commune s’éloignait. Alors Hegel, réputé pour sa capacité à réconcilier les adversaires les plus coriaces, s’approcha de la tribune.
— Mes chers amis, nous avons tort d’opposer ainsi la guerre et la paix. Il n’y a pas d’un côté les pacifistes et de l’autres les bellicistes. Car la guerre est un processus dialectique. Regardons vers l’est. Si jamais une paix est instaurée par Trump, ce sera au détriment des Ukrainiens, privés d’un cinquième de leur territoire et sans garanties de sécurité. Ils n’auront de cesse, alors, de vouloir récupérer leur territoire, ce qui est parfaitement légitime. Quant aux Russes, ils en profiteront pour se réarmer et réattaqueront à coup sûr. Bref, cette paix sera grosse d’une guerre future. Quant à nous, nous avons soudain pris conscience que nous allions nous retrouver seuls face à Moscou. Alors nous nous réarmons : non pas pour attaquer, mais pour dissuader l’adversaire, et nous défendre le cas échéant. Comme dit la sagesse antique, Si vis pacem, para bellum, “Si tu veux la paix, prépare la guerre”.
Tous applaudirent, même Nietzsche et Kant. C’est alors qu’ils s’aperçurent que la ville de Königsberg, où ils discutaient, était devenue Kaliningrad, et qu’ils se trouvaient en territoire russe. Ils risquaient d’être condamnés pour libre pensée. Philosophiquement réarmés, ils sonnèrent la fin de leur sommet et retournèrent à leurs études. »