La lettre du mardi

Les toilettes pour femmes en clubs, cet espace féministe qui s’ignore

Temps de lecture : 4 min

Les toilettes pour femmes en clubs, cet espace féministe qui s’ignore

© Vershinin / istockphoto

« Si je vous parle d’un endroit où vous pouvez entendre une analyse “pas vue à la télé” des municipales, tout en demandant si vous devriez lui accorder une seconde chance après qu’iel vous a encore fait le coup, entre deux portes qui claquent et un reste de savon fossilisé, vous dites, vous dites… les toilettes de bars et de clubs !


Je ne serais pas surprise si on me prouvait que certains des concepts les plus emblématiques du féminisme contemporain ont été discutés dans une file d’attente des toilettes pour femmes (ou personnes qui pissent assises, pour reprendre une classification moins genrée). Passé minuit, la trépignation forcée de plusieurs longues minutes devant une porte désespérément fermée est un passage obligé pour nous toutes. Quand les hommes peuvent défiler devant un, voire plusieurs urinoirs, nous attendons sagement chacune notre tour de pouvoir vider notre vessie avec l’intimité que réclament un pantalon baissé et des fesses exposées à l’air libre.

Contrainte de l'attente, libération de la parole

Contre toute attente, cette épreuve ne provoque pas le repli sur soi et sa tension abdominale, mais déclenche souvent des conversations que l’on n’aurait jamais eu l’idée d’avoir avec de parfaites inconnues cinq minutes plus tôt. Combien de “meuf, s’il te met dans cet état, c’est que vraiment ça n’en vaut pas la peine, regarde-toi, t’es un avion de chasse” ou de “mais oui, prends ce billet d’avion et ne reviens pas avant six mois !”, entrecoupés de “ah, toi aussi il te dit que t’es folle ?” Contraintes d’attendre, dans un lieu où elles se retrouvent entre elles, les femmes parlent.

Si elles en profitent souvent pour retoucher leur maquillage, ce ne sont pas des conseils mascara qu’elles se donnent. Il serait pourtant tentant de s’en tenir à l’apparence de l’autre, à la comparaison, à l’évaluation. Tous ces miroirs ne nous y encouragent-ils pas ? Bien sûr qu’on se scrute un peu. La sociologue britannique Beverly Skeggs, spécialiste des classes populaires au féminin, a même étudié les toilettes publiques – notamment celles des bars – comme lieu d’expression d’une certaine normativité féminine – qui obéit suffisamment aux codes ? qui déborde ? qui ose s’habiller comme on n'oserait jamais le faire et qu’on admire un peu tout en la détestant ? – en même temps que d’une complicité bienveillante.

Soulagées de l'injonction à la séduction

Pour ma part, je n’ai que rarement fait l’expérience de rivalités. J’ai davantage reçu des encouragements et de la validation. Paradoxalement, il est rarement question de nos corps. Comme si, le ventre gonflé par une vessie en souffrance et les traits crispés, nous entrions toutes dans le même purgatoire non mixte avec la séduction pour cadet des soucis. Le sociologue Erving Goffman dirait que dans cet espace à l’abri pour un temps du regard masculin, nous gagnons enfin les coulisses de la sociabilité pour révéler notre véritable visage, pour parler enfin vrai. 

Au premier abord, il serait tentant de disqualifier ces conversations, vu le contexte. L’alcool d’abord. Bien sûr, quelques verres délient les langues, à la limite de l’oversharing, cette manie de toujours en dire trop et de ne pas respecter certaines limites de… qui ou quoi d’ailleurs ? La décence ? Personnellement, je préfère l’oversharing au small talk, cet art de parler pour ne rien dire, le plus souvent de la météo.

Vous reprendrez bien une pinte de clinamen ?

Mais en attendant que le sésame de la délivrance s’ouvre, je n’ai justement jamais assisté à ce type d’échanges superficiels destinés à combler le malaise et l’absence de lien réel entre deux personnes. L’urgence biologique crée instantanément une proximité, une sororité même, qui autorise le grand déballage sans bizarrement que cela ne devienne gênant. C’est au point qu’une fois son cœur ouvert, il n’y a plus vraiment d’obstacle à se soulager en poursuivant la conversation à deux ou trois dans les toilettes tant convoitées. On n’est plus à ça près. 

Alcool ou non, ces rencontres sont forcément éphémères – bon courage pour retrouver la personne avec qui vous avez déploré votre famille toxique pendant un quart d’heure dans un club bondé. Mais est-ce si grave ? Il y a quelque chose du message porté par une instance extérieure dans ces apparitions fortuites. À vous de décider si vous y voyez un signe, un véritable événement susceptible d’infléchir une décision, ou si vous balayez le moment comme un pur hasard, résultat d’un clinamen à la planche savonnée par quelques pintes de bière. »

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