Reportage
“Les toilettes ? Elles sont dans l’hôtel en face de la rue” : une expérience des espaces publics en Chine
Une famille mange à côté d’un étal à Wuhan, dans la province centrale chinoise du Hubei, le 22 mai 2020. © Hector Retamal/AFP
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La journaliste Emmanuelle Picaud est partie vivre trois mois en Chine afin d’y perfectionner sa pratique du mandarin. Elle y a fait l’expérience d’un rapport totalement différent aux espaces publics. Toilettes accessibles à tous, places où l’on danse avec des inconnus, bureaux où l’on mange en famille, elle s’interroge sur ces usages d’autant plus troublants qu’ils ne sont pas, comme en Occident, le produit de règles, mais de simples conventions, respectées par tous. Récit d’un décentrement spatial.
« Les espaces publics sont une notion relativement neuve en Occident. En lisant l’ouvrage du philosophe et urbaniste Thierry Paquot dédié à leur définition, j’ai découvert que cette expression a vu le jour à partir des années 1970 et qu’elle ne s’est banalisée qu’au cours des années 90. Nous la confondons souvent avec le terme d’espace public au singulier. Pourtant, les deux idées sont très différentes : “L’espace public est un singulier dont le pluriel – les espaces publics – ne lui correspond pas”, note Thierry Paquot. Alors que l’espace public évoque en Occident “le lieu du débat politique, de la confrontation des opinions privées, mais aussi une pratique démocratique, une forme de communication, de circulation des divers points de vue”, les espaces publics, quant à eux, “désignent les endroits accessibles au(x) public(s), arpentés par les habitants, qu’ils résident ou non à proximité”. Ils peuvent être publics, comme les squares et les places, mais aussi privés, comme les centres commerciaux. “Ce sont des rues et des places, des parvis et des boulevards, des jardins et des parcs, des plages et des sentiers forestiers, campagnards ou montagneux, bref, le réseau viaire et ses à-côtés qui permettent le libre mouvement de chacun, dans le double respect de l’accessibilité et de la gratuité”, liste Thierry Paquot.
L’espace public, au sens du lieu de circulation des idées politiques et de confrontation des opinions, est inexistant dans un pays non démocratique comme la Chine. En revanche, les espaces publics, dans le sens de lieux collectifs, existent – comme dans toutes les sociétés. Toutefois, mon expérience de ces espaces n’a pas été la même de celle que j’ai eue en Europe. En particulier, la distinction entre le “public” et le “privé” y a été différente. Il n’était pas rare que je voie dans les rues, lors des étés caniculaires, des Chinois y dormir comme s’ils étaient dans leur salon, sur des escaliers ou le trottoir. J’en ai vu d’autres manger dans leur garage où ils avaient aménagé une cuisine, au milieu des scooters. Comme chez nous, le quartier est perçu comme une extension du domicile, un sas à la frontière du public et du privé. Mais une fois rentrée à mon domicile, le lien avec le dehors ne me quittait pas entièrement. Les cloisons et les murs étaient tellement fins que je pouvais suivre la vie de mes voisins avec une précision confondante. De ma chambre, je pouvais ainsi entendre les crachats et les vomissements quotidiens de mon voisin, ce qui m’obligeait malgré moi à entrer dans l’intimité avec ce dernier même une fois la porte de mon logement refermée.