2_L’expérimentation

Les tribulations de la tribu

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Cet article est issu du numéro 45 de Philosophie magazine « 45 - hiver 2010 », en kiosque le 24 novembre 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Dénaturaliser le clan pour s’ouvrir aux affres de l’invention culturelle ? De Socrate à Sartre, l’idée court depuis plus de 2 500 ans. Brève généalogie de la famille recomposée.

Structure rétrograde et aliénante, foyer de névroses, la famille oppresse. Mais elle demeure insurmontable. Aussi, plutôt que de la dézinguer, pourquoi ne pas la réformer ? L’idée taraude les philosophes, de Platon à Derrida, avec un présupposé : la famille n’est pas cette entité organique naturelle fantasmée par quelques-uns, dont Aristote. C’est une institution artificielle, un fait de culture. Étape préliminaire appelée à être dépassée vers la réalisation de la société, ou reflet de celle-ci, la famille initie ou suit les évolutions sociales, politiques, technologiques. Adopter des enfants, fonder une famille mono- ou homoparentale, contractualiser la relation de couple, divorcer, s’inventer beaux-fils et belles-filles… l’expérimentation est devenue commune. Par choix, par la force des choses, parfois.

« Que ces femmes soient toutes communes à tous ces hommes, et qu’aucune ne cohabite avec aucun en privé ; que les enfants également soient communs, et qu’un parent ne sache pas lequel est sa progéniture, ni un enfant son parent », propose Socrate, dans un dialogue du Livre V de La République de Platon, lorsqu’il dresse le modèle de la Cité idéale. Une et indivisible, elle se fonde sur l’explosion des familles nucléaires au profit de la collectivité. Néanmoins calquée sur le fonctionnement d’une famille traditionnelle, avec des liens de parenté symboliques et un respect filial, elle est régie par une structure communautaire et hiérarchique. Afin de garantir l’excellence de la Cité, des règles strictes définissent la sexualité et l’éducation des gardiens. D’ordinaire plus à cheval sur la vérité, Socrate prévoit une « loterie » au mariage truquée, permettant aux dirigeants de réunir secrètement les couples les meilleurs, tout en se préservant des querelles. Une politique d’eugénisme, puis de mise en collectivité des enfants sera prescrite, « employant toute espèce de stratagème pour faire en sorte qu’aucune [mère] ne reconnaisse le sien ». Dans la famille publique platonicienne, chacun est parent de son concitoyen et tous sont ainsi « délivrés des querelles dont l’argent, les enfants et les proches sont l’occasion ».

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