L’été en suspens
(cc) FutUndBeidl / Flickr
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Cet article est issu du numéro 21 de Philosophie magazine « 21 - été 2008 », en kiosque le 03 juillet 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le temps semble continuellement nous échapper. Et parfois, même les vacances d’été ressemblent à une course-poursuite. Pourtant, voici la possibilité de vivre d’autres expériences du temps.
Cette année encore, nous nous abandonnons avec délices au rituel du départ en vacances. Nous ressortons notre carte routière, achetons un nouveau ciré, des bottes en caoutchouc ou de la citronnelle. Avec une jouissance sans nom, nous glissons quelques Agatha Christie dans nos valises. Les pires fadaises du marketing cessent comme par magie de nous irriter. Nous nous apprêtons à lézarder au soleil, à pratiquer le farniente, à avoir le temps, à nous ressourcer... Et si nous ne partons pas, nous pouvons au moins profiter du calme créé par la raréfaction humaine. Dans tous les cas, les vacances marquent une rupture du temps ordinaire. Mais alors pourquoi sommes-nous, depuis deux ou trois ans, aussi déçus après qu’excités avant ?
Au bout de quelques jours de vacances, nous nous rendons compte que rien, absolument rien, n’a changé par rapport aux mois d’octobre ou de mars. Pour remplir notre programme, c’est toujours la course : aller chercher les croissants au village avant le réveil de la maisonnée, feuilleter le journal en prenant un café sur la place du marché, mais aussi se procurer de quoi préparer le barbecue du soir, passer à la coopérative vinicole, sans oublier les petites tâches épuisantes – trouver un chargeur de mobile oublié, des piles pour le Caméscope. Fatalement en retard pour le buffet, nous transformons la sieste tant désirée en minuscule pause, avant de foncer à la plage, de revenir au village acheter du basilic et de dîner sur la terrasse, mais dans le noir, après avoir passé à l’as l’apéritif. Sans parler du téléphone qui sonne mais porte mal, des enfants qui ont emporté leur console de jeux, de l’installation de la connexion à Internet… Enfin, personne n’est prêt au même moment : les premiers veulent rester plus longtemps à la plage, les deuxièmes, lire à l’ombre, les autres, cuisiner. Nous n’arrivons plus à « décrocher ».
La course à l’efficacité
Que s’est-il passé en quelques années ? Le temps de la vie active s’est métamorphosé au point de rendre toute coupure de plus en plus périlleuse : prendre son temps en vacances demande davantage d’efforts qu’auparavant. Le thème de la course contre le temps, du sentiment d’urgence qui nous projette perpétuellement vers un futur dont on ne jouit jamais, est plus que jamais actuel. En 1995, Milan Kundera faisait, dans La Lenteur, son premier roman en langue française, l’éloge de la jouissance du présent contre l’accélération des rythmes urbains. Enchâssant plusieurs récits, le romancier tchèque associait à la capacité de résister à la frénésie temporelle l’aptitude à la sensualité et à la mémoire. Depuis, les médias ont contribué à synchroniser les temps de conscience de chacun, comme l’explique Bernard Stiegler. De son côté, Gilles Lipovetsky, dans Les Temps hypermodernes (avec Sébastien Charles), diagnostique « une immense dérégulation et individualisation du temps ». Écrasé par le devoir de jouir de tous les plaisirs qu’offre la société de consommation, mais également par celui d’être toujours plus performant, l’individu contemporain doit « consommer sans attendre, voyager, se divertir, ne renoncer à rien ». Les emplois du temps surchargés font du temps une denrée rare – même si toute une partie des exclus, chômeurs ou jeunes désœuvrés pratiquent contre leur gré l’excès inverse. Cette surcharge s’accompagne d’une fragmentation du temps : les séquences temporelles sont à la fois de plus en plus courtes et de plus en plus concomitantes, voire superposées. Certains téléphonent alors qu’ils sont aux toilettes ou qu’ils conduisent leur vélo. Ils comblent tous les interstices temporels par un texto, un mail depuis leur ordinateur de poche, une chanson, un regard sur l’actualité, un extrait de film. La chasse aux temps morts est en passe d’être remportée grâce aux nouvelles technologies. Enfin, dernière invention dans cette course à l’efficacité temporelle, le direct différé (appelé time shifting par les constructeurs de téléviseurs), qui permet de suivre une émission avec un léger décalage. De plus en plus, le temps commun qui réunissait la société devant le 20 heures ou une finale de Coupe d’Europe disparaît au profit d’un temps individuel totalement construit. Bientôt, les clameurs accompagnant les buts français ne seront plus synchronisées. Ce sera la fin de la dernière trace de fraternité républicaine au présent.