Le monde sous bulle

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Le monde sous bulle

(cc) Wikimedia Commons / Tropical Islands Resort

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Cet article est issu du numéro 92 de Philosophie magazine « Pense-t-on mieux seul ou à plusieurs ? », en kiosque le 20 août 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

À soixante kilomètres de Berlin, perdue en rase campagne, se trouve Tropical Islands, la plus grande base de loisirs aquatiques en intérieur d’Europe. Qu’est-ce qui se joue au cœur de ce dôme à la température toujours chaude ? Sous les oripeaux d’une utopie fun, peut-être rien moins que le futur de l’humanité…

Un bus navette vient de nous ramener sur Terre ; à présent, nous nous tenons près des voies ferrées, silencieux. La gare de Brand, en Basse-Lusace, aux confins du Land de Brandebourg, est sinistre : un bâtiment en briques au cœur d’une forêt de sapins clairsemés, de la neige humide sur des fondations brûlées. On a peine à croire que, ici, la RDA a disparu depuis déjà vingt-cinq ans. Mais malgré ce décor morose, la scène nous paraît idyllique tant sa réalité est bienvenue. Nous levons les yeux vers le ciel gris. Nous respirons à pleins poumons l’air imprégné de lignite. Dans une demi-heure nous serons dans le train qui nous reconduira à Berlin. Ce qui nous laisse tout juste le temps de nous remémorer ce que nous avons pu vivre lors des dernières vingt-quatre heures.

Nous avons vu comment on « vaccine » 6 000 mètres cubes d’eau avec du concentré d’hypochlorite de sodium. À un moment, nous avons cessé de compter les tatouages tribaux, les piercings de nombril et autres T-shirts aux couleurs de l’Allemagne. Nous nous sommes étonnés du nombre de plats que l’on peut accommoder avec de l’ananas en boîte. Nous avons découvert qu’à deux, nous pesions 135 kg. Nous avons survolé la forêt tropicale en ballon. Pendant un jour et une nuit, à 28 °C constants, nous n’avons porté que nos tenues de bain. Dans un lagon bouillonnant qui brillait d’une lueur verte, nous avons piqué vers minuit un fou rire hystérique. Nous avons tenté, en vain, de faire parler un perroquet bleu ciel du nom de Carlos. Nous nous sommes mis à nous appeler l’un l’autre par des numéros. Et nous avons constaté avec surprise à quel point cela nous était facile. Tout ça, c’est à Tropical Islands que cela nous est arrivé !

Tropical Islands, le « plus grand paradis tropical de baignade indoor d’Europe » (c’est ainsi que le gérant malaisien vante son installation), se trouve sur le terrain d’un ancien aérodrome militaire soviétique. Dans les années 1960, Youri Gagarine y aurait atterri. Dans un immense hangar, édifié sur cette friche par la société Cargolifter vers la fin du millénaire pour un projet avorté de cargo dirigeable, poussent aujourd’hui plusieurs hectares de forêt tropicale. Durant la haute saison, en hiver, jusqu’à six mille visiteurs peuvent tenir sous cette bulle. Mille d’entre eux peuvent être hébergés sur place – l’offre va de la tente de safari à la chambre de designer individualisée en passant par le lodge sur la rive de la lagune. Au plus fort de l’été, certains invités garent leurs camping-cars sur un terrain réservé non loin de là et vont se baigner sous la coupole. Certains fans de Tropical Islands viennent depuis des années. Un couple d’un certain âge passe, chaque mois de février, trois semaines sous la tente. Depuis la terrasse de notre chambre, de style colonial espagnol, nous avons une bonne vue sur le campement. Ici, les serviettes éponge aux couleurs vives suspendues dans les arbres ne sécheront sans doute jamais. À travers les branches, on aperçoit le grand toboggan, depuis lequel le vent porte vers nous des cris lointains.

« Pour Peter Sloterdijk, il n’y a rien dans la grande architecture qui ne se soit déjà trouvé dans la métaphysique »

Il n’y a rien dans la grande architecture, a noté le théoricien des sphères Peter Sloterdijk, qui ne se soit déjà trouvé dans la métaphysique. C’est la raison pour laquelle il a passé au crible les coupoles et les bâtiments ronds de l’histoire des civilisations pour en évaluer la teneur intellectuelle (cf. Sphères I. Bulles, trad. fr. O. Mannoni, Pauvert, 2002). Tropical Islands est, elle aussi, plus qu’un simple ensemble de piscines ludiques et une oasis de bien-être. Le dôme, dans lequel pourrait tenir la tour Eiffel couchée ou la tour de télévision de Berlin debout, simule un monde tout entier.

Dans la galerie marchande de Tropical Islands, on peut acheter des sandales de bain, des tatouages temporaires à l’aérographe et des lunettes de soleil, mais on trouve aussi des lectures de plage : le Journal d’Anne Frank côtoie le Grand Livre de la cuisine au Nutella. Nous avons une préférence pour Blauen Planeten (« planètes bleues »). Les clichés de la Terre, tels qu’on les trouve dans ce livre pour table basse, sont depuis les années 1970 la matrice de toutes les biosphères artificielles. « The good old Earth », affirmait l’astronaute Bill Anders en décembre 1968 dans son émetteur radio, tandis qu’il voyait la Terre apparaître par le hublot d’Apollo-8, lors de la première orbite lunaire. Si cette manière de confesser son mal du pays a été éclipsée par la fameuse phrase avec laquelle Neil Armstrong commenta l’année suivante ses premiers pas sur la Lune, cette « bonne vieille Terre » demeure tout de même un moment charnière. À long terme, la conquête d’un astre céleste sans vie a en effet eu moins d’impact que le fait de voir notre planète perdue dans le cosmos, qui a marqué un tournant dans la pensée écologique. D’un coup, nous sommes devenus conscients que nous n’avons pas d’alternative. Que le comportement de chaque individu a des conséquences pour tous. En 1969, l’architecte et futuriste Richard Buckminster Fuller rédige son Manuel d’instruction pour le vaisseau spatial « Terre » (trad. fr. Lars Müller Publishers, 2009). C’est en 1969 également qu’apparaît le néologisme allemand Umweltschutz, « protection de l’environnement ».

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