La lettre du mercredi

L’éternel retour de la soirée disco

Temps de lecture : 4 min

L’éternel retour de la soirée disco

La boîte de nuit new-yorkaise “Paradise Garage” en 1979. © Bill Bernstein

« C’est d’abord un rythme installé, caressé même, aux cymbales de la batterie. Puis une guitare funk sautillante entre en scène, soutenue quelques mesures plus loin par la grosse caisse marquant un quatre-temps solide, soudainement terrien. Et la basse qui s’occupe de faire de votre centre de gravité un repère à la fois net et chaloupé. Il faut dire que les vocalises qui chevauchent l’ensemble ont de quoi déstabiliser l’auditeur de 1975 : Donna Summer chante, susurre, gémit même.

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Et Love To Love You Baby de s’alanguir sur plus de seize minutes d’une symphonie qui voudrait ne jamais s’arrêter. En pleine décennie disco, ce morceau bâti presque comme un guide pratique du genre connaît une vraie promotion musicale : du CDD radiophonique marketé pour le siège éjectable, il évolue en CDI (Chanson à Durée Indéterminée) destiné non plus au temps morcelé des radios, mais à l’espace-temps étiré des nuits passées en discothèque. Oui, “le” disco brille et transpire, mais il est avant tout un rapport au temps.

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En sortant de l’exposition qui lui est consacrée à la Philharmonie de Paris jusqu’au 17 août prochain, on a d’ailleurs l’impression de franchir le seuil d’une bulle enchantée. Entre l’instantanéité électrique du rock et la douche glacée de la new wave, le disco a cherché pendant une décennie à pousser les murs d’un espace-temps pourtant clos : celui des clubs et des discothèques qui connaissent alors leur âge d’or. Cette volonté d’émancipation, elle est bien évidemment politique – dimension largement explorée par l’exposition, qui fait la part belle au contexte des luttes féministes, queer et pour les droits civiques. Mais l’affranchissement passe aussi par la musique elle-même, qui s’épanche, s’étale, voit ses limites repoussées par l’apparition de nouvelles machines, à commencer par les synthétiseurs et un nouveau système de platines vinyles.

Si les danseurs capturés par les objectifs de Michael Abramson ou Meryl Meisler peuvent entrer dans un tel état de transe et d’abandon, au point d’oublier que la police guette peut-être dehors ou qu’il faudra tout simplement retourner courber l’échine lundi matin, c’est grâce à la possibilité, nouvelle pour les DJ, d’enchaîner les morceaux en un mix potentiellement infini qui joue sur les climax et les moments de détente comme un chef d’orchestre dirigerait un opéra. Et cette possibilité d’étirer le temps est liée à une invention technique : les platines tourne-disque à entraînement par courroie. À la fin des années 1960, l’apparition de ce petit bout de caoutchouc un rien élastique est un détail qui veut dire beaucoup : le plateau qui porte le disque vinyle ne s’arrête plus d’un coup, mais est porté par un léger effet d’entraînement. Et alors ? Quand on mixe, c’est-à-dire qu’on cherche à fondre le début et la fin d’un morceau en un bel enchaînement, cela permet d’éviter les bruits parasites et surtout de fluidifier le tout en un fleuve dans lequel on voudrait se baigner toujours. Sous la boule à facettes qui tourne sur elle-même, la véritable entraîneuse, c’est la courroie.

Dans le même temps, vous l’aurez sans doute remarqué, les morceaux estampillés disco prennent leurs aises. Les trois minutes déjà réglementaires en radio sont tout juste ce qu’il faut à Marc Cerrone ou Giorgio Moroder pour installer un rythme, une atmosphère, et surtout secouer les hanches. Côté disco, on frôle le quart d’heure, renouant avec l’ambition des compositeurs classiques et jouant comme eux avec les textures instrumentales – si un orchestre coûte cher en studio, les synthés permettent des arrangements inédits. Un fil Reddit est même consacré à ces expérimentations qui poussent les limites de l’attention et de la capacité matérielle du vinyle. En revanche, la basse reste fixe, souvenir de l’ostinato ou du ground de la musique baroque chers à Purcell et Monteverdi. L’ostinato, c’est littéralement ce qui s’obstine et tourne en boucle : une colonne vertébrale qui permet ensuite toutes les variations. Ainsi des douze minutes du Palace Palace de Daniel Vangarde : “Do you wanna dance ?”, demande le compositeur sous vocoder. Comme s’il y avait moyen de s’arrêter !

Dans quel but ? Le plaisir évidemment, mais pas seulement. On a beaucoup dit que le disco était une affaire d’hédonisme, une bulle de frivolité formée par des gens qui ne pensent qu’à faire la fête – un reproche de décervelage adressé à la fête en général, comme le remarque Arnaud Idelon dans son bel essai Boum Boum. Politiques du dancefloor (Divergences) paru en janvier. Or “ces temps dilatés distendus, cycliques ou retors qui s’épanouissent dans la fête”, celle vécue en discothèque et plus tard en club ou en free party, sont “des temporalités étranges. Des temporalités queers. Des temps qui échappent et résistent au temps linéaire, à celui de l’histoire, du progrès, de l’impérialisme”, remarque l’essayiste. La musique conçue en boucles infinies court-circuite le temps à challenges, objectifs et deadlines.

Aussi le disco est-il un des premiers genres musicaux à entretenir, dans sa structure même, un rapport au temps tragique : s’il ne veut jamais finir, c’est justement parce qu’il a bien conscience de son inexorable finitude. Et c’est justement cette envie d’une boucle infinie qui fait entrer le disco dans une dimension mélancolique, tragique au sens nietzschéen du terme. Nietzsche s’étranglerait peut-être à l’idée de voir son éternel retour gesticuler sous une boule à facettes, mais le démon annonciateur qu’il fait parler au paragraphe 341 du Gai Savoir parle bien de la possibilité de revivre sa vie avec “chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et chaque soupir […] et tout suivant la même succession et le même enchaînement”. Bon, il est vrai que si le DJ répète chaque soir le même mix, vous risquez de passer au club d’à côté. Mais vous ne vous arrêterez jamais de danser. »

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