L'homme débordé
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 57 de Philosophie magazine « 57 - mars 2012 », en kiosque le 23 février 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Du lever au coucher, notre vie explose en mille activités simultanées. Que s’est-il donc passé depuis dix ans ? Réponses avec le récit d’une journée très ordinaire.
6 h 55
Biiiip ! Biiiip ! J’écrase de la paume le bouton « repeat » du réveil. Comme Montaigne, qui aimait se faire éveiller en pleine nuit pour avoir le plaisir de sombrer à nouveau, je vais profiter de dix minutes supplémentaires. Avant, ça marchait bien. Maintenant, je programme mon téléphone mobile en renfort. Il émet sa sonnerie stridente à 7 h 15. Je me précipite sous la douche. À 7 h 25, tandis que j’écoute la radio en me lavant, les bips métalliques du réveil résonnent crescendo et font bondir toute la famille. Les enfants réclament leur biberon du matin. Je me précipite hors de la salle de bains. Puis retourne me rincer. Dans la cuisine, entre le grille-pain, le four à micro-ondes et la machine à café, mal synchronisés, je jette un coup d’œil à la porte du four : 7 h 58. Sur ma montre : 8 h 03. Sur mon portable : 8 h 05. Dans tous les cas, je suis en retard. Je sors en courant et me rappelle brusquement l’anniversaire de ma compagne. C’est demain : il faut que je trouve une belle idée de cadeau… Une obligation de plus !
La journée donne forme et relief à l’écoulement monotone et continu du temps. C’est pourquoi nous la ritualisons et la ponctuons de moments clés. Le réveil, point de départ symbolique, ouvre le rideau de l’action. Mais une première explosion temporelle gâche mon entrée en scène. Mon esprit est envahi de calculs horlogers et de petites culpabilités. Mon corps est déjà en fuite. Je suis débordé avant même d’avoir commencé à agir.
8 h 14
À l’arrêt de bus, un panneau indique le temps d’attente : douze minutes. Je vais être en retard, mais j’en profite pour consulter mes messages. Avant d’avoir terminé la lecture du deuxième, je ne peux m’empêcher de lorgner l’écran. Tiens, sept minutes ! J’aurais juré qu’à peine deux minutes s’étaient écoulées. Je replonge le nez sur mon téléphone, mais, je me tourne à nouveau vers l’horaire électronique. Stupeur : neuf minutes ! S’adaptant aux embouteillages du prochain bus, le temps d’attente saute à intervalles irréguliers. Ça m’énerve.