L’inhumanité dans l’homme
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Cet article est issu du numéro 103 de Philosophie magazine « Comment surmonter ses échecs ? », en kiosque le 22 septembre 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
De décapitations en attentats, de prises d’otages en fusillades, l’explosion du terrorisme nous fait tous parler de « la barbarie ». Titres de presse, discours politiques, conversations se retrouvent truffés de « barbares ». Avons-nous raison d’employer ce mot ? Nous appelons « barbares » ceux qui commettent des « actes de barbarie », font preuve d’inhumanité, transgressent les règles de la guerre et du lien humain. Les termes sont usuels. Sont-ils légitimes ?
Claude Lévi-Strauss en cinq dates
1908 Naît le 28 novembre à Bruxelles
1952 Fait paraître Race et Histoire
1955 Fait paraître Tristes Tropiques
1959 Élu à la chaire d’anthropologie sociale du Collège de France
2009 Meurt le 30 octobre à Paris
On peut en douter, en lisant Claude Lévi-Strauss. Race et Histoire, au début du chapitre 3, propose une analyse critique qui devrait conduire à ne plus employer ni l’adjectif ni le substantif « barbare ». L’anthropologue a cette formule, devenue célèbre : « Le barbare, c’est celui qui croit à la barbarie. » Cette définition fait songer à Montaigne, dont Lévi-Strauss fut grand lecteur. « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage », découvre-t-on dans le chapitre des Essais, « Des cannibales ». Entre ces deux affirmations, les rapprochements sont évidents : la barbarie est relative au regard de l’observateur, elle constitue une représentation, non un fait, un jugement, pas une réalité. La barbarie n’existerait donc qu’en fonction du regard porté sur l’autre. Montaigne montre combien cette dénomination est factice et défensive : ce qui nous déconcerte, nous le dévalorisons. Lévi-Strauss renchérit et soutient que le seul fait de croire à la barbarie est ce qui l’engendre. Celui qui parle de « barbares » le devient, car il scinde l’humanité en deux (nous civilisés, eux barbares).
Dans tous les cas ? Parler de barbarie nous expose-t-il, toujours, à ce grief ? Juger « barbares », comme chacun le fait couramment, les meurtres de masse perpétrés par les nazis, les exécutions au couteau d’otages et d’enfants par Daech, les tueries aveugles des djihadistes islamistes fait-il de nous des barbares ? Certains répondent « oui », car l’argumentation de Race et Histoire exerce encore, sur ce point, une influence considérable. Publié en 1952, constamment réédité, ce classique du XXe siècle suscite quantité de sujets de dissertation et d’examens. C’est pourquoi l’analyse de Lévi-Strauss mérite d’être éclairée dans ses insuffisances comme dans son importance. Elle ne manque pas de force, en rappelant d’abord combien notre idée universaliste d’« humanité » est une création récente. Ce qui a dominé durant des millénaires selon lui, c’était la certitude de chaque groupe humain d’incarner, à lui seul, l’humain tout entier, la seule norme, le seul bon modèle. Les autres ? Des contrefaçons ! Des bêtes, non des hommes. Ils diffèrent de toutes sortes de manières – par la couleur de peau, la langue, les vêtements, les coutumes… –, mais l’attitude première est toujours la même : douter qu’ils soient humains. En nommant tous les autres « barbares », les Grecs, souligne Lévi-Strauss, assimilent le langage des étrangers au chant des oiseaux. Ceux-ci d’ailleurs croassent, pépient, ne parlent pas comme des humains. Ils sont du côté de la nature, pas de la culture.