La lettre du mardi
Maître colon sur un arbre perché…
Un incendie de forêt près de Bet Shemesh, dans le centre d’Israël, le 2 mai 2025. © Ahmad Gharabli/AFP
« Quoi de plus innocent qu’un arbre ? “Grâce à votre contribution, un arbre a été planté.” Ou encore : “Nous avons reboisé 4 hectares de forêt grâce à votre soutien.” Qui ne se sentirait pas ragaillardi par un tel message, la conscience allégée du poids du pack de bouteilles en plastique tout juste chargé dans le coffre de la voiture ? Les arbres évoquent la vie, le renouveau, la bonne santé de la terre, la solidité. Lorsqu’ils brûlent, c’est donc tout un symbole qui part en fumée.
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Ainsi, les mégafeux qui ont touché Israël ces derniers jours ne sont pas de “simples” incendies. Pour le comprendre, il faut s’intéresser plus précisément au type d’arbres qui a été réduit en cendres.
Depuis la fin du mois dernier en Israël, une région a été particulièrement touchée par de gigantesques incendies : celle du Latroun, qui se situe à un point stratégique entre Jérusalem et Tel-Aviv, tout contre la Cisjordanie qu’elle borde à l’ouest. Rien d’étonnant à cela : le Latroun abrite surtout des parcs naturels et des forêts, réputés pour leurs sentiers de randonnées. Ces zones boisées ont toutefois la particularité de comporter très peu d’essences d’arbres (une seule principale, à vrai dire), et d’avoir une histoire très récente pour un paysage de ce type. Si l’on zoome sur Google Maps ou que l’on fait défiler les photos postées par les touristes ayant laissé un avis – oui, on peut même noter une forêt –, on reconnaît des pins à perte de vue… soit une espèce plutôt résistante et invasive, mais très vulnérable aux incendies. La “kryptonite” du pin, c’est sa résine : ces pins flambent d’autant plus vite qu’ils ne sont pas une espèce endémique dans la région, mais qu’ils ont été récemment plantés là afin d’empêcher que des populations déplacées ne se réinstallent. Bref, ces arbres sont tout sauf des merveilles de la nature.
Dès sa création en 1948, Israël a utilisé les arbres comme une sorte d’arme pacifique, d’abord destinée à définir une identité, puis à rendre les territoires occupés impropres au retour des populations palestiniennes qui en avaient été chassées – c’est le cas du Latroun, conquis par Israël après la guerre des Six Jours en 1967. Selon l’expression restée célèbre du premier ministre David Ben Gourion, il s’agissait alors de “faire fleurir le désert”, sous-entendant que ses précédents occupants avaient négligé de tirer des fruits de la terre, ou s’y étaient mal pris. Or ce n’est pas exactement le cas.
Les Palestiniens cultivaient notamment des oliviers parfois millénaires, qui ont été pour beaucoup, et ce encore jusqu’à aujourd’hui, méthodiquement arrachés – les photographes Adam Broomberg et Rafael Gonzalez tentent de recenser ces arbres menacés en leur tirant le portrait et en notant leurs coordonnées GPS. Pour les remplacer : essentiellement des pins et des eucalyptus. C’est notamment le Fonds national juif, fondé en 1901 par Theodor Herzl, et ses emblématique petites boîtes en métal bleues permettant de recueillir les dons de particuliers, qui s’est chargé de la reforestation. L’organisation se vante aujourd’hui d’avoir planté plus de 240 millions d’arbres en Israël. Mais elle a été récemment épinglée pour son soutien actif aux colonies illégales implantées en Cisjordanie. La guerre se joue donc aussi entre les branches.
On associe d’ordinaire colonialisme et destruction de la forêt, comme ce fut le cas en Amérique du Nord – Henry David Thoreau décrit bien ce processus encore à l’œuvre dans les forêts du Maine, qu’il traverse dans les années 1840-50 – ou au Brésil, en Amazonie. À chaque fois, il s’agit d’exploiter une ressource naturelle en rasant, sciant, élaguant, mais aussi de chasser des peuples autochtones qui embarrassent cet accaparement. En Israël, la démarche s’apparente davantage à du greenwashing avant l’heure. Mais contrairement au sens pris par l’expression aujourd’hui, qui signifie le fait de se donner une bonne conscience écologique à peu de frais, il s’agit littéralement d’un nettoyage de la terre par le vert : la forêt n’est pas ici conçue comme une ressource à exploiter, mais comme un nouvel écosystème qui permet d’en effacer un autre, grâce à la dynamique de tous ses processus biochimiques. Et si le (méga)feu passe par là ? Eh bien, il ne reste plus rien. »