La lettre du jeudi
Malentendu, malvu, bévu, turlututu, chapeau pointu
© Girl with Red Hat/Unsplash
« Faut-il l’avouer, j’ai conservé de mon enfance un goût discutable pour les potacheries, grimaces et pitreries, lointain héritage de ma lecture assidue du sapeur Camember : que saint Christophe, patron des bédéistes, en soit loué. “C’est ma façon à moi, dit l’Ismaël de Moby-Dick, de chasser le cafard et de purger le sang.” Parfois cela provoque des quiproquos, malentendus et autres méprises. Je vous explique.
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Hier, tandis que je quittais le boulevard pour bifurquer vers la rue où est situé mon domicile, j’ai aperçu la silhouette de ma fille aînée à une trentaine de mètres sur le trottoir d’en face. Elle avançait dans ma direction, pas pressé et mine soucieuse, aveugle à ma présence, perdue dans ses pensées. Normal, me suis-je dit in petto, elle est en pleine période d’examens qui n’ont rien à envier aux épreuves féroces des lettrés confucéens ; bref, j’ai voulu la dérider. Aussitôt dit, aussitôt fait. Interrompant ma marche, j’ai attendu qu’elle traverse, fièrement campé sur mes jambes avec une légère flexion des cuisses à faire pâlir Achille (Talon) d’envie, cou et crâne tendus vers l’avant comme une tortue bougonne, regard fixe et bras écartés en pince. Vous l’avez compris, j’ai mimé, imparfaitement j’en conviens, le cérémonial du lutteur de sumo. Au moment où j’entamais un mouvement de balancier qui (je crois) fait partie du rituel (la jambe droite se lève en équerre puis le pied retombe comme une masse), j’ai malheureusement constaté qu’il ne s’agissait pas de ma fille mais d’une inconnue, pas si ressemblante à la vérité, mais la vingtaine elle aussi, qui m’observait les yeux légèrement paniqués. Je me suis immédiatemment redressé, l’air dégagé, sourire d’évangéliste et tentant de masquer ma confusion en contemplant avec un intérêt très vif le ciel puis mes lacets. Au moment de la croiser, j’ai tout de même voulu expliquer : “Vous allez rire, c’est un malentendu, je vous ai pris pour ma fille.” Hélas, sans demander son reste, elle a brutalement changé de direction non sans jeter un regard inquiet par dessus son épaule, sans doute pour vérifier que je ne la suivais pas. Je suppose qu’elle s’est jurée d’éviter le quartier et j’en suis navré. Message personnel : si vous vous reconnaissez, sachez-le, je l’affirme haut et fort, j’ai pris mon quid pour un quo, et plus qu’un mal-entendu, c’était un mal-vu regrettable et regretté. “On croit ce qu’on désire et on entend ce qu’on croit”, écrit Vladimir Jankélevitch. Et parfois on le voit.
Je suis coutumier de ce genre de choses. Rarement de façon aussi soulignée néanmoins, mais de temps en temps. Et n’allez pas dire – je vous vois venir – c’est normal, sa vue baisse, son ouïe à l’avenant, et son cerveau lent plane au ras des pâquerettes : halte-là, j’étais le même il y a un demi-siècle. À la réflexion, le fait est que nos vies, comme dans Les Bijoux de la Castafiore, sont pétries de ces incompréhensions et erreurs pneumatiques, méprises et distorsions, quiproquos et bugs de communication qui transforment une rutilante chaîne d’informations en serpent à plumes. Et heureusement. Le monde, écrit Charles Baudelaire dans Mon cœur mis à nu, “ne marche que par le malentendu. C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde. Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder”.
Dans un genre légèrement décalé et bouffon, mais non moins pertinent, le psychanalyste Jacques Lacan ne dit rien d’autre aux disciples rassemblés pour son séminaire du 10 juin 1980, un an avant sa mort : “Tous autant que vous êtes, qu’êtes-vous d’autre que des malentendus ?”
Et moi, je suis un quiproquo. »