Histoire

Marie Puren : “Pour les historiens, l’IA peut rendre dicible l’implicite d’une époque”

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Marie Puren : “Pour les historiens, l’IA peut rendre dicible l’implicite d’une époque”

“Vienne dans le futur”, carte postale de 1910 des éditeurs Brüder Kohn KG. © Rawpixel

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L’IA Talkie a ingurgité des dizaines de milliards de documents… d’avant 1931. Elle restitue la manière dont les contemporains voyaient le monde, mais sans savoir ce qui se passerait ensuite. Pour l’historienne Marie Puren, spécialiste des « humanités numériques », ce dispositif nous aide à comprendre l’imaginaire d’une société du passé. Mais il comporte aussi des biais. Entretien.


 

Quel est l’intérêt d’un dispositif comme Talkie pour le travail de l’historien ?

Marie Puren : L’avantage de ce modèle de langage, c’est qu’il fonctionne avec un corpus de données coupé, autant que possible, de son futur. Il ne partage donc pas les mêmes déterminations culturelles et historiques que le chercheur actuel et est ainsi susceptible de faire émerger les impensés d’une époque, ses valeurs, ses modes de représentation, tout ce qui constitue la matière même de ce que l’on appelle l’histoire des mentalités, un courant historiographique associé notamment à l’École des Annales et qui cherche à comprendre les façons de penser, de sentir, de croire et de percevoir le monde dans les sociétés passées.

L’histoire des mentalités propose de s’intéresser à d’autres objets historiques que les grands événements politiques ou le fonctionnement des institutions, et de poser de nouvelles questions : par exemple, comment percevait-on la mort au Moyen Âge ? La famille ? De ce point de vue, l’IA Talkie remet les archives au centre des discussions. En ayant ingurgité des livres, des journaux, des brevets ou des décisions de justice, le modèle permettrait une exploration renouvelée des mentalités des sociétés du passé. Non pas parce qu’il remplacerait le travail des historiens, mais parce qu’il peut parcourir une masse documentaire qu’aucun être humain ne pourrait lire intégralement ; les chercheurs ont ainsi utilisé un corpus équivalent à 650 millions de livres de poche de 350 pages pour Talkie. La machine peut également faire remonter des archives que l’historien n’aurait pas nécessairement sélectionnées. Elle peut opérer des croisements inattendus. Pourquoi tel document, telle association de mots acquiert un tel poids pour Talkie ? Cela nous invite à faire des rapprochements nouveaux, à réévaluer l’importance de certaines sources ou encore à identifier des structures mentales moins visibles dans une lecture humaine traditionnelle.

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