“Falsafa” à l’Institut du monde arabe
Michel Cassé : “Le vide quantique s’apparente à un démiurge”
Vue d’artiste d’une étoile à neutrons, soit le cœur d’une étoile qui a explosé dans une supernova massive. Un objet connu sous le nom de pulsar, car il émet des faisceaux rotatifs de rayonnements électromagnétiques qui balaient la Terre comme des balises de phare. © Nasa
Le cycle de conférences « Falsafa, les rendez-vous de la philosophie arabe » à l’Institut du monde arabe font dialoguer la philosophie arabe avec d’autres disciplines, pour alimenter nos savoirs et débats contemporains. Ce mardi 4 mars a lieu une séance avec l’astrophysicien et poète Michel Cassé sur le thème : « L’origine du monde : physique moderne et philosophie arabe. » Nous l’avons interrogé en amont.
➤ Cet article vous est offert en accès libre. Pour profiter de tout Philosophie magazine et soutenir une rédaction indépendante, abonnez-vous à partir de 2€/mois.
Pouvez-vous nous rafraîchir la mémoire et expliquer comment l’Univers est né, selon la théorie physique ?
Michel Cassé : Les cosmologues estiment que l’Univers est né il y a 13,8 milliards d’années, dans un soi-disant « Big Bang ». Ce terme de « Big Bang », bien connu du grand public, est néanmoins impropre, car l’origine est silencieuse. Rien ne fait détoner un milieu préexistant à l’Univers qui est tout. Cette expression tapageuse été diffusée par les détracteurs de la théorie, à la fin des années 1940, pour la discréditer. Il s’agit en fait de l’explosion de l’espace et non d’une explosion dans l’espace, motorisée par le « vide quantique », un écarteur d’espace, de gravitation répulsive. Celui-ci se désintègre en moins d’un clin d’œil (10-32 seconde), cédant sa place à la lumière, laquelle règne pendant environ 50 000 ans. Ensuite vient l’ère de la matière, celle des étoiles (une dizaine de milliards d’années). Et puis le vide revient, pour l’éternité, sauf accident. La grande découverte de la fin du XXe siècle est que la forme première que l’on appelle le vide quantique, un vide paradoxal qui contient de l’énergie, revient et détermine le destin de l’Univers.
“La forme première que l’on appelle le vide quantique, un vide paradoxal qui contient de l’énergie, revient et détermine le destin de l’Univers”
Comment les religions monothéistes, dont l’islam, imaginent-elles l’origine du monde ?
Je ne suis pas théologien, je parlerai donc de la Création au sens de la dernière mode parisienne, avec sans doute quelques approximations que vous me pardonnerez. La Création est une pensée judéo-chrétienne-islamique, commune aux trois monothéismes. Dans la Bible, la Genèse est une création ex nihilo, ce qui, a priori, est impensable en physique, puisqu’il y a toujours quelque chose (dans ce cas précis, le vide quantique). On ne peut pas passer du non-être à l’être, d’après les physiciens. En astrophysique, l’idée de création brutale, une fois pour toutes et tout en une fois, est difficile à admettre puisqu’elle suppose l’existence d’un temps zéro, un repère certain, identifiable, absolu, ce qui est mortellement précis pour la théorie quantique. De ce point de vue, il serait scientifiquement plus juste de parler de « métamorphose » que de création. Je relèverais par ailleurs deux grandes différences entre la science et la religion, concernant l’origine du monde. D’une part, ce qui est premier dans la Bible, c’est la lumière et non le vide : « Fiat Lux. » D’autre part, évidemment, pour la science, le monde ne s’est pas fait en sept jours.
“Aux dernières nouvelles du cosmos, l’énergie totale de l’Univers est nulle. Il n’est donc besoin de nulle énergie pour créer l’Univers”
Avant le “Big Bang”, y a-t-il quelque chose, d’après la science ?
Aux dernières nouvelles du cosmos, l’énergie totale de l’Univers est nulle (l’énergie positive de la matière est compensée par l’énergie négative de la gravitation). Il n’est donc besoin de nulle énergie pour créer l’Univers, ce qui accrédite la thèse de la création ex nihilo partagée par les monothéismes. Mais la notion de conservation de l’énergie fait problème en relativité générale, théorie de la gravitation d’Einstein, qui reste la base de la cosmologie contemporaine. Il y a peut-être là l’idée la plus profonde de la nouvelle quête de l’origine du monde : le vide n’est pas le néant. En science, le néant absolu n’existe pas. Car zéro est trop précis pour être quantique. On pourrait, pour plaisanter, déclarer que le vide quantique est la meilleure approximation de l’idée de Dieu en physique, en ajoutant aussitôt ce codicille : ce qui est de nature quantique est fluctuant et turbulent, en tout cas, il est créateur. Il est difficile de se le représenter ; en revanche, on connaît l’équation de ce vide : pression = - densité d’énergie (la pression du vide quantique est égale à l’opposé de sa densité d’énergie).
Quelle est cette lumière qui émerge à l’aube de l’Univers ?
En physique, ce n’est pas tant la lumière (« lux ») qui apparaît après le vide, que le rayonnement visible et invisible, rayons X, gamma, infrarouges, radioélectrique, dont la lumière visible n’est que l’écume. Tous ces rayonnements sont couverts par une théorie unique, l’électromagnétisme. Entre le « Big Bang » et la constitution des premiers atomes, par capture des électrons par les protons, on estime que quatre cent mille ans environ s’écoulent. L’Univers devient alors transparent à sa propre lumière, c’est-à-dire observable par l’astronome futur.
“La Création est une pensée judéo-chrétienne-islamique, commune aux trois monothéismes. Mais d’après les physiciens, on ne peut pas passer du non-être à l’être. L’idée de création brutale est difficile à admettre en astrophysique”
La matière vient avec l’antimatière, dites-vous. Sait-on ce que c’est ?
Chaque fois qu’un rayonnement électromagnétique se transforme en quelque chose de plus concret, c’est-à-dire en matière, celle-ci naît avec son double : l’antimatière. Il y a dans, la matière, des protons (à charge électrique positive) et des électrons (à charge négative). Quand une énergie critique est libérée, équivalente à deux fois la masse de ces particules, des anti-protons et des anti-électrons, ou positons, sont libérés. Leur charge est inverse à la particule dont ils viennent : l’anti-proton est négatif, le positon est positif. Ces antiparticules forment l’antimatière, une sorte de double maléfique de la matière. Au moment du « Big Bang », matière et antimatière auraient dû être produites en quantité égales, et donc s’annihiler mutuellement : rien n’aurait dû exister ! Mais dans cette guerre cosmique, la matière a pris le dessus. Il y a eu meurtre de l’antimatière. Nous le savons aujourd’hui car nous observons qu’il reste un peu d’antimatière dans l’Univers, en quantité très réduite. Où sont les mondes perdus de l’antimatière ? Que s’est-il passé ? C’est l’une des tâches des accélérateurs de particules que de tenter de le comprendre. Pour l’instant, la théorie fait valoir que l’antimatière a disparu avant la première seconde d’existence du monde. Mais cette théorie est un peu compliquée, et pas encore complète.
“Le vide n’est pas le néant. En science, le néant absolu n’existe pas. Car zéro est trop précis pour être quantique”
On se représente les premiers temps de l’Univers comme un immense chaos. Est-ce une vision fidèle à la réalité ?
Le terme « Big Bang » laisse penser que l’Univers serait initialement chaotique, tandis que le monde connu, celui que nous observons aujourd’hui, serait plus harmonieux et régi par des lois. C’est une idée fausse. La seconde loi de la thermodynamique, ou loi de l’entropie, s’appliquait déjà il y a 13,8 milliards d’années. Elle établit qu’il existe, dans l’Univers, une tendance globale à l’augmentation du désordre et à la dispersion de l’énergie. C’est un peu contre-intuitif, mais au commencement des temps, le désordre était inférieur à ce qu’il est aujourd’hui. Surtout, cela va totalement à l’encontre de la vision judéo-chrétienne-islamique, qui présente le monde comme un chaos originel, le tohu-bohu de la Genèse, finalement mis en ordre par Dieu. Pour les monothéismes, l’histoire de l’Univers raconte le passage du chaos au cosmos. Pour la science, c’est l’inverse. Il y a une contradiction flagrante entre les deux.
“Pour les monothéismes, l’histoire de l’Univers raconte le passage du chaos au cosmos. Pour la science, c’est l’inverse”
Peut-on être astrophysicien et croire en un Dieu, selon vous ?
À titre personnel, je ne crois en rien. Enfin si, je crois en quark ! Mais je suis athée. Je sais en revanche que de nombreux astrophysiciens sont chrétiens, musulmans, juifs... Ce n’est pas incompatible. Saint Thomas dit : « Seul Dieu est créateur. » La physique quantique dit : « Le vide est créateur. » C’est affaire de mots. Après, j’ai l’impression qu’en physique, si l’on devait établir un parallèle avec la croyance religieuse, on aurait davantage affaire à un démiurge plus qu’à un Dieu raisonnable. Le vide quantique est fluctuant, ce qui veut dire que ce Dieu créateur serait capricieux. On pourrait le rapprocher du Dieu de la gnose, au temps du christianisme ancien, parce qu’il y a un dieu mauvais, un dieu bon, une sorte de dualisme divin. Enfin, ce sont des bouteilles que je jette à la mer – cela mériterait un examen plus approfondi.
“Où sont les mondes perdus de l’antimatière ? Que s’est-il passé ? C’est l’une des tâches des accélérateurs de particules que de tenter de le comprendre”
Justement, comment allez-vous articuler astrophysique et pensée arabe, lors de la conférence de ce mardi 4 mars à l’Institut du monde arabe ?
Cette conférence prendra la forme d’un entretien avec Jean-Baptiste Brenet, spécialiste de philosophie arabo-islamique. Je suis pour ma part un grand lecteur d’Averroès et de Maïmonide, j’estime que la Renaissance commence avec eux, à Cordoue, au XIIe siècle. La question centrale qui animera cette rencontre sera la rationalité. On se demandera s’il existe une rationalité dans le monde et d’où elle vient, que ce soit dans les sciences ou à travers la foi. Comme chez Aristote, on sait qu’il y a du mouvement et de l’éternité, en astrophysique. On sait qu’il y a des lois dans l’Univers. Mais peut-il y avoir des lois sans législateur ? Tout semble indiquer que l’Univers est ajusté pour notre venue. J’envisage aussi ce moment comme une introspection cosmologique. Je trouve que la cosmologie scientifique est très sèche. J’aimerais qu’elle soit considérée comme une forme culturelle, vivante, poétique. Je suggère que nous allions vers une cosmologie joyeuse. Il est peut-être temps de revenir à notre cosmique immensité.
Retrouvez ici tout le programme des conférences « Falsafa, les rendez-vous de la philosophie arabe » à l’IMA. Entrée gratuite dans la limite des places disponibles.