Michel Hulin. “Il est extrêmement difficile de déraciner les passions”

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Cet article est issu du numéro 117 de Philosophie magazine « 117 - mars 2018 », en kiosque le 15 février 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Que pense ce philosophe spécialiste de la pensée indienne et auteur de “La Mystique sauvage” (PUF, 1993) de la méditation Vipassana ?

La méditation Vipassana invite à nous détacher entièrement de nos passions, n’est-ce pas un peu extrême ?

Michel Hulin : Oui, je pense. J’ai discuté avec de jeunes Occidentaux, sincères mais acharnés. On rencontre chez certains d'entre eux une sorte de réaction contre leur civilisation, qui les a frustrés, déçus, où ils n’ont pas trouvé leur place… La voie du Bouddha, elle, n’est pas une voie contre, toute détestation étant vue comme impure. Il y a aussi une manière fanatique de s’engager dans cette voie, qui tourne le dos à ce but recherché. C’est le sens de l’expression madhyama pratipad, la « voie du milieu » en sanskrit, entre la complaisance sensuelle et la transposition de la violence dans la vie spirituelle.

 

Satya Narayan Goenka lie la passion à la souffrance, en écartant la possibilité qu’une passion puisse être positive. Que pensez-vous de ce pessimisme radical ?

C’est une vision typique de ce qui oppose les bouddhistes de la tradition mahayana (« grand véhicule ») à ceux de la tradition hinayana (« petit véhicule »), très proche des origines, avec un côté un peu archaïque… Le mahayana n’a pas le même rapport aux passions. Il s’attache davantage à les transfigurer qu’à les couper à la racine, à mobiliser au profit de la cause spirituelle un ensemble d’énergies affectives qui d’habitude se dépensent dans les passions de la vie – notamment par les pratiques tantriques, qui traversent l’hindouisme et le bouddhisme. Là, on a affaire à une mentalité moins négative et moins arc-boutée sur la petite communauté des purs. De toute façon, c’est extrêmement difficile de déraciner les passions : chez les bouddhistes comme chez les hindous, il y a toute une réflexion sur ce que, plus tard, en Occident, nous avons appelé l’inconscient, c’est-à-dire les forces souterraines. Cela les a rendus plus pessimistes encore quant à la possibilité d’obtenir à court terme, dans cette vie, une sorte de salut. Dans cette sphère culturelle indienne au sens large, le nirvana ou ce que les hindous appellent moksha, la « délivrance », reste une référence, mais c’est une idée très abstraite.

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