Mon univers à moi, c’est moi
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Cet article est issu du numéro 1 de Philosophie magazine « 1 - avril/mai 2006 », en kiosque le 30 mars 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Mes goûts, ma tribu, mon réseau… Aujourd’hui, chacun revendique plusieurs appartenances. Ainsi notre monde fait-il coexister des cosmos singuliers. Liée à l’individualisme contemporain, cette problématique réactive la question de la pluralité des mondes, sur laquelle les philosophes n’ont cessé de se pencher, et ce bien avant Socrate.
La confusion règne dans les débats actuels sur l’individualisme. Un nouveau palier a été franchi, ces dernières années, avec le développement exponentiel de ce que l’on nomme le « souci de soi ». Le mot d’ordre « Faites-vous du bien » traverse toutes les classes sociales, mais chirurgie esthétique, spa et personnalisation des salles de bains ne sont pas à la portée de tous. Son corollaire, « Vous êtes exceptionnel », est lui aussi en passe de gagner la société occidentale.
Le triomphe de Narcisse
Le peuple se rêve en people, au grand dam des bourgeois, obligés d’en rajouter dans les signes extérieurs… Ce que Sigmund Freud appelait le « narcissisme des petites différences » règne désormais en maître. Mais l’épanouissement des bandes, tribus, communautés, réseaux, réunions insolites et forcément « festives », associations, affinités électroniques, vient contredire cet égocentrisme radical. Et nomadisme, métissage et identités d’emprunt bousculent les affiliations d’antan. Syndicats, Eglises et partis font place à des structures plus souples et plus diversifiées.
La distinction entre l’individu et le groupe semble caduque à une époque où non seulement on crée des liens inédits, notamment grâce à Internet, mais où on peut, en demeurant solitaire, appartenir à un univers. Il ne s’agit pas seulement d’évoquer les jeux en réseau ou les jeux de rôles. On peut choisir, voire créer son propre monde, grâce à un marketing toujours plus sophistiqué et aux nouveaux outils électroniques. Intervenir sur son propre corps, construire son personnage, meubler son univers, trouver des partenaires adaptés, incarner le virtuel dans sa vie de tous les jours, tout cela est en train de se réaliser. L’individualisme a enflé sans exploser, jusqu’à donner naissance à une pluralité de mondes. Rappelons-nous le Montmartre magique, piste de jeu d’Amélie Poulain. Le succès du film de Jean-Pierre Jeunet est symptomatique de cette inclination grandissante pour les autres mondes.