Cinéma
“Mr. Nobody against Putin” : la guerre vue depuis une petite ville de l’Oural
Pavel Talankin, réalisateur du documentaire Mr. Nobody against Putin. © František Svatoš/Loco Films
Vidéaste de l’école d’une ville industrielle de l’Oural, Pavel Talankin a filmé les effets de la guerre en Ukraine sur les élèves et les enseignants : la propagande, la militarisation, l’envoi au front... Avec le réalisateur David Borenstein, il en a fait un documentaire drôle et bouleversant, en salles le 7 janvier. Désormais en exil, il nous a accordé un entretien.
Une projection de Mr. Nobody against Putin, animée par Michel Eltchaninoff, aura lieu au cinéma Le Balzac (Paris VIIIe), en présence du réalisateur Pavel Talankin. Réservation ici.

Que s’est-il passé dans l’école de Karabach depuis l’invasion de l’Ukraine en début 2022 ?
Pavel Talankin : Le changement a été brutal et puissant. Alors que l’enseignement échappait jusqu’alors à l’idéologie et à la propagande, dans notre petite ville de province, des directives du ministère de l’Éducation ont été appliquées dès mars 2022. Il fallait créer de nouveaux cours pour exalter le patriotisme, faire marcher les élèves au pas, leur expliquer que l’Occident et l’Ukraine « néonazie » étaient nos ennemis, encourager les plus âgés à s’engager. L’objectif était de leur laver le cerveau.
Le problème est que vous manifestiez depuis longtemps vos convictions démocratiques…
Mon bureau, toujours ouvert, était en effet, bien avant la guerre, un lieu de liberté pour les élèves. J’y avais accroché un drapeau de la Russie démocratique, des caricatures de Poutine. Je ne pouvais pas exprimer ouvertement mes positions aux jeunes. Mais ces autocollants étaient comme de petits signaux qui leur montraient qu’ils n’étaient pas seuls dans leurs opinions. Mais, avec la guerre, les jeunes ont perdu leur liberté de parole.
“Dès mars 2022, il a fallu laver le cerveau des élèves, en exaltant le patriotisme, en les faisant marcher au pas, en les encourageant à s’engager contre l’Occident et l’Ukraine ‘néonazie’”
Vous, quand êtes-vous devenu démocrate, alors que vous n’aviez que neuf ans lors de l’arrivée de Poutine au pouvoir en 2000 ?
Cela s’est fait progressivement, et presque inconsciemment. Je me souviens juste de grèves des enseignants de l’école, à la fin des années 1990, auxquelles ma mère participait. Je me rappelle aussi que quand nous allions au cimetière, ma mère, qui ne racontait jamais l’histoire de sa famille, me montrait les tombes et disait : « Celui-ci a été victime des répressions staliniennes, celui-là a été déporté dans cette région. » Tous avaient été des victimes du régime soviétique et s’étaient retrouvés ici ! Alors j’ai décidé de filmer le récit de ma mère au cimetière, pour garder cette mémoire pour les générations futures. Cela a été mon premier film documentaire.
On voit d’ailleurs beaucoup votre mère, bibliothécaire, dans le film. Elle semble effrayée et plutôt mutique…
Elle connaissait mes positions politiques et ne voulait me transmettre qu’une chose : « Tais-toi, ne parle de rien, c’est dangereux. » Dans un passage du film, coupé au montage, elle me dit : « Aujourd’hui, nous sommes en 1937-38, à l’époque de la Terreur stalinienne. Tais-toi. » Elle ne voulait pas que je sois inquiété. C’est sans doute la position de toutes les mères… Chez nous, cela se transmet de génération en génération.
“Ma mère me disait : ‘Aujourd’hui, nous sommes en 1937-38, en pleine terreur stalinienne. Tais-toi’”
Vous exprimez dans le film votre sentiment de solitude. Vous étiez donc le seul à être contre cette guerre ?
Oui. Karabach est une petite ville, d’un peu plus de 10 000 habitants. Même si je ne dissimulais pas mes opinions, je n’allais pas demander aux gens dans la rue ce qu’ils pensaient de la guerre en Ukraine : on aurait pu me dénoncer à la police. Dans les grandes villes, les gens ont pu trouver des personnes qui pensaient comme eux. Il y a même eu des manifestations contre la guerre au début de 2022. Mais à Karabach, non. Je me suis donc retrouvé complètement seul. Une seule fois, j’ai vu que quelqu’un pensait comme moi. C’était à l’occasion d’un concours éducatif régional. Sur scène, un petit garçon parlait de l’« Opération militaire spéciale », se disait fier que sa ville ait envoyé tant de jeunes gens sur le front. Il lisait évidemment un texte rédigé par un enseignant. Alors ma voisine, une enseignante, s’est tournée vers moi et a chuchoté : « Qu’ils commencent par lever les yeux vers le plafond de cette salle. » Le plafond était jaune à cause des fuites d’eau. Je me suis rappelé cette phrase et me suis dit que cette femme était de mon côté. Quand on vous parle de grandeur, qu’on se vante que tant de gens soient partis mourir à la guerre, et que tant d’argent est dépensé pour de la propagande, regardez l’état de ce plafond que personne ne répare, regardez ce que vous avez dans votre réfrigérateur, regardez votre facture d’électricité. Et demandez-vous si ça vaut la peine.
À quoi pourrait ressembler la Russie après cette guerre ?
Je ne sais pas. Après la chute du régime, le pays pourrait se retrouver dans une situation de guerre civile, entre peuples des différentes républiques, comme ce qui se passe depuis plusieurs décennies dans le Caucase. C’est le pire des scénarios. D’un autre côté, si nous ne menons pas un travail sur nos erreurs, si nous n’abordons pas les questions douloureuses, si nous gardons le silence tous les crimes commis, rien de bon ne sortira. Il faudra pouvoir en parler. Oui, il y aura des discussions désagréables. Oui, elles toucheront beaucoup de monde. Mais cette catharsis est indispensable.
“Quand on vous parle de grandeur, qu’on se vante que tant de gens soient partis mourir à la guerre, et que tant d’argent est dépensé pour de la propagande, regardez l’état de ce plafond que personne ne répare”
Les Russes en seront-ils capables, selon vous ?
Vous savez, quand nous avons monté le film, je disais toujours au monteur : « Il y a trop peu d’amour dans ce que nous montrons. Il faut montrer plus d’amour. » Parce que, malgré mes positions, les gens m’aimaient bien à l’école, et c’était souvent réciproque. Dans toute cette horreur, il y avait tout de même de l’amour. Alors on peut évidemment refermer la porte et détester tous les gens qui n’ont pas protesté contre la propagande et la guerre. Mais je pense que changer de direction reste toujours possible. On peut toujours discuter, travailler sur soi. La génération de mes élèves partage cette conviction. Ils sont sensibles, prêts à se réconcilier. D’ailleurs, dans ma ville, tout le monde a vu le film – de manière évidemment clandestine, car on ne le projettera pas dans les cinémas ! J’ai reçu beaucoup de commentaires négatifs, des menaces. Mais j’ai également eu des avis positifs. Macha, mon élève dont le frère a été tué au front après avoir tenté de déserter, m’a écrit : « Je regarde votre film en mémoire de mon frère. » Même le professeur d’histoire, qui est devenu le propagandiste principal de mon école, m’a récemment souhaité de la réussite dans mes entreprises en réponse à mes vœux d’anniversaire. Alors même que les habitants de Karabach ont reçu l’instruction, de la part des services spéciaux, de ne pas entrer en contact avec moi.
Et quels sont vos plans pour l’avenir, puisque vous avez dû quitter la Russie ?
Bien sûr, j’aimerais bien retourner chez moi un jour, me balader dans la rue, croiser des connaissances et des amis. Mais je ne sais pas quand ce sera possible, ni même si cela le sera. Alors, moi qui ai aujourd’hui 34 ans, mon plan est de survivre jusqu’à 35.
Mr. Nobody against Putin sort le 7 janvier au cinéma. Assistez ici à la séance spéciale proposée en présence de Pavel Talankin et de notre journaliste Michel Eltchaninoff.