Le billet de Martin Legros
“Non, je ne suis pas du tout un excentrique”, de Glenn Gould : variations sur le contrepoint
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Cet article est issu du numéro 177 de Philosophie magazine « Que peut-on opposer à la violence ? », en kiosque le 15 février 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et si le pianiste canadien Glenn Gould (1932-1982) avait mis le doigt sur un ressort de l’esprit du temps, lui qui n’eut de cesse de prendre ses distances avec l’époque ? C’est ce qu’on est enclin à penser en parcourant Non, je ne suis pas du tout un excentrique (Fayard), passionnant recueil de textes et d’entretiens. Glenn Gould s’était forgé une conception platonicienne de la musique : détachée des vicissitudes de la matière et du corps. C’est la raison pour laquelle il avait décidé à 32 ans, au faîte de sa reconnaissance, de renoncer à la vie de concertiste. Selon lui, l’exercice oblige l’interprète à inventer des subterfuges techniques (fluctuation du tempo, crescendos, volutes expressives…) pour projeter l’œuvre dans un espace acoustique jugé trop vaste. Cette « rhétorique inutile » nuit, selon lui, à l’expérience musicale : « Le concert me semble mort comme moyen de présenter la musique de manière créatrice. » À l’inverse, l’espace du studio, avec la possibilité qu’il offre de sélectionner au montage les meilleures séquences de chaque morceau, permet de se rapprocher de « l’image mentale la plus pure, la moins sujette aux contradictions de la réalité d’un instrument improprement réglé ». Car « ce n’est pas avec les doigts, mais avec le cerveau que l’on joue au piano ». Or cette conception mentaliste de la musique, qui explique sa prédilection pour Bach et son art du contrepoint où s’entremêlent plusieurs lignes mélodiques, Gould l’avait forgée très tôt. À 10 ans, une femme de ménage avait fait démarrer un aspirateur pendant qu’il jouait : « Voilà qu’à cause du vacarme de l’aspirateur, je n’arrivais plus à m’entendre jouer, mais que je me mis à sentir ce que je faisais, la présence tactile de la fugue telle qu’elle était représentée par la position des doigts. […] L’aspirateur était devenu le vide dans lequel je travaillais. […] Je m’étais enfin éveillé au véritable phénomène contrapuntique. Et cela était bien sûr indispensable pour que Bach entre enfin dans ma vie. » N’est-ce pas l’état attentionnel qu’exigent aujourd’hui de nous les espaces de vie et de travail, en open space, envahis par les écrans et un brouhaha généralisé ? Dans ce cas, l’art du contrepoint mental découvert par Gould serait un outil précieux pour ne pas être complètement absorbé par le vacarme ambiant.