Le métier de vivre

Olivio Jekupé. Décoloniser les mots

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Cet article est issu du numéro 125 de Philosophie magazine « Et vous, comment faites-vous la fête ? », en kiosque le 28 novembre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Ce chef de tribu du sud du Brésil, ex-étudiant en philosophie, a choisi une arme originale pour résister au mouvement d’assimilation et d’expropriation des peuples indigènes : il mêle ses deux langues, le guarani et le portugais, pour réécrire l’histoire de son peuple, aux antipodes des clichés sur le bon sauvage.

Difficile de lui donner un âge. Cinq enfants et une vie de lutte n’ont pas eu de prise sur le visage du chef de Krukutu, village de la tribu des Guarani-Kaiowá. Difficile aussi de saisir tout de suite l’envergure de celui qui nous reçoit chez lui. Assis contre une cabane en bois couverte de dessins, le regard droit, sa pipe de fumo de corda au bord des lèvres, Olivio Jekupé est un homme préoccupé. Pour nous, les quelques lianes et la vue d’étranges araignées suffisent à nous sentir l’âme d’aventuriers. Pour gagner la réserve de Parelheiros à l’extrémité sud de São Paulo, il faut suivre un chemin de terre constellé de nids de poule. Laisser ensuite la voiture pour emprunter un sentier érodé par les pluies et s’enfoncer sous la canopée, guidés par une fillette. Le bout du monde. Pour nous. Olivio, lui, voit la ville qui se rapproche. Quand nous croyons éprouver l’isolement, il perçoit l’intrusion, rapide, des Blancs qui s’installent aux abords des villages indiens. Symbole d’une marche forcée sur leur territoire, l’église évangélique qui vient d’être construite à quelques centaines de mètres d’ici.

Dates clés

  • 1965 Naît le 10 octobre à Novo Itacolomi, dans l’État de Paraná
  • 1988 Étudie à l’Université pontificale catholique de Paraná, à Curitiba
  • 2000 Publie son premier livre, O Saci verdadeiro (« Le vrai Saci », éd. Eduel ; non traduit)
  • 2001 Crée et préside l’association Guarani Nhe’ E Porã, qui lutte pour la préservation de son village
  • 2009 Publie sa seule œuvre de non-fiction, Literatura escrita pelos povos indígenas (« Littérature écrite par des peuples autochtones », éd. Scortecci ; non traduit)
  • 2011 Fait paraître l’un de ses livres les plus célèbres, Tekoa. Conhecendo uma aldeia indígena (« Tekoa. Connaître un village autochtone », éd. Global ; non traduit)

« Nous protégeons la forêt, c’est notre vie, professe-t-il. Cela fait vingt ans que je vis ici, et vingt ans que je poursuis mon combat pour que le pays reconnaisse nos terres ancestrales. » Depuis 1988, la Constitution brésilienne reconnaît les « terres indigènes », mais les fermiers continuent d’affluer. « Il suffit que l’on découvre du pétrole ou un gisement de diamants pour que l’on nous déplace. Du ciel, on n’aperçoit plus que des cultures de soja, de cannes à sucre et des élevages bovins. C’est terrifiant. » Ici, l’État doit reconnaître un territoire indigène de 16 000 hectares du nom de Tenondé Porã, « avenir meilleur ». Mais la décision n’a pas été homologuée, et les Amérindiens peuplant les six hameaux de la région demeurent en sursis.

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