Théâtre
“Antigone en Amazonie” : cacique revisité
Antigone en Amazonie. © Kurt Van der Elst
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Cet article est issu du numéro 171 de Philosophie magazine « La chance, est-ce que ça existe ? », en kiosque le 06 juillet 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le metteur en scène Milo Rau redonne toute son actualité à la pièce antique en la transposant dans le nord du Brésil, en pleine répression des paysans du Mouvement Sans-Terre. De l’art d’ajouter un trouble salutaire sur notre soif de pureté. À voir au Festival d’Avignon, puis en tournée.
« Nous devons apprendre à dire non », démontre Antigone l’idéaliste. En adaptant cette tragédie, Milo Rau ravive des dilemmes éthiques familiaux et politiques, mais aussi écologiques. Il transpose en effet la pièce dans l’État du Pará, au nord du Brésil, sur une « terre d’amour et de lutte ». Selon un geste artistique (et philosophique) éprouvé dans d’autres spectacles, il propose de rejouer la répression sanglante des paysans du Mouvement Sans-Terre par la police militaire, en 1996. Cette « reprise » se mêle à la trame de Sophocle : des morts sans sépultures et une injustice persistante hypothèquent l’avenir de tous. La figure d’Antigone n’est pas seulement l’incarnation de la piété familiale opposée à la raison d’État ou du sens de la justice opposé au droit, elle incarne aussi, comme le montre la philosophe Judith Butler, un bouleversement de l’ordre symbolique. Elle brouille la pureté dogmatique – « bénis soient ceux qui n’ont pas encore fait l’expérience du mal ». Elle trouble le rapport au pouvoir et aux normes en refusant de faire « partie de cette civilisation ». En employant la musique et la vidéo, en faisant collaborer les activistes indigènes et les acteurs professionnels brésiliens ou européens, le mythe occidental et la cosmologie améridienne, Milo Rau offre une pièce généreuse et vibrante. « Il est des choses deina, mais rien n’est plus deinon que l’humain », chante le chœur. Où « deinon » signifie en grec à la fois monstrueux… et extraordinaire !