Théâtre

“Grief and Beauty”. Mourir sur scène

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“Grief and Beauty”. Mourir sur scène

Grief and beauty. © Michiel Devijver

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Cet article est issu du numéro 166 de Philosophie magazine « Préférons-nous l’ordre ou le désordre ? », en kiosque le 12 janvier 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Avec cette pièce, l'auteur et metteur en scène Milo Rau bouscule les codes de la représentation pour donner à voir ce que nous avons tant de mal à regarder en face : la fin de vie. Une vanité scénique bouleversante, à voir au Théâtre de la Colline à Paris jusqu'au 5 février.

 

Il est d’usage de dire que le théâtre est le seul lieu où les morts se relèvent pour saluer. Pas chez Milo Rau ! Il faut dire que le metteur en scène flamand n’a rien de conventionnel. Au NTGent, son théâtre en Belgique, il s’est d’ailleurs donné une charte révolutionnaire visant à bousculer les codes de la représentation. Son art dramatique repose sur « l’anthropologie d’investigation », soit une pratique fondée sur l’enquête et la reconstitution d’une expérience traumatique pour en retrouver la « forme émotionnelle » – ce qu’il appelle le « reenactment », une reprise. Le metteur en scène renoue ainsi avec la notion antique de catharsis, évoqué par Aristote : soit « une imitation faite par des personnages en action et non au moyen d’un récit, et qui, suscitant pitié et crainte, opère la purgation propre à pareilles émotions ». Si elle peut sembler galvaudée, Milo Rau la ravive en poussant les limites du spectacle, jusqu’à vouloir changer « l’ordre symbolique » et non seulement le critiquer. La violence dont il fait ici son sujet est la plus incompréhensible de toute : la mort. Selon ses principes, il sollicite des acteurs non professionnels et part d’histoires réelles de deuil et d’adieu pour construire cette pièce, qui est le deuxième volet d’une « trilogie de la vie privée ». Dans cette recherche collective, tous ont approché la mort personnellement. Avec cette présence supplémentaire qui fait tout le talent des acteurs et que redouble la vérité des histoires vécues, ils brossent ensemble une vanité bien vivante, dans un décor du quotidien, un trois pièces avec cuisine, salon et salle de bains. Milo Rau, qui a été formé à la sociologie et à la philosophie, s’inspire du mythe d’Orphée et d’Eurydice pour créer ce spectacle porté par le son du violoncelle joué sur scène, qui nous met au plus près de l’abîme, tout au bord de la mort si difficile à regarder en face. Johanna s’est laissée filmer dans ses derniers instants, après avoir décidé de son euthanasie. Elle venait d’avoir 85 ans et conclut sobrement dans une vidéo projetée : « pas de drame ». Le pouvoir du théâtre est pourtant bien là !

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