Hors-série "Orwell"
Orwell et Klemperer : les novlangues totalitaires
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Cet article est issu du Hors-série n°n° 48 de Philosophie magazine « George Orwell, ça nous regarde », en kiosque le 25 février 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Simultanément mais séparément, Victor Klemperer et George Orwell ont formulé la même analyse, au sortir de la Seconde Guerre mondiale : le trait distinctif du totalitarisme, c’est la corruption du langage, et à travers elle l’instrumentalisation de la pensée à des fins de domination absolue. Et c’est ainsi que l’extermination des Juifs devient la « Solution finale ».
Rien, de prime abord, ne semble rapprocher Victor Klemperer, philologue allemand, et George Orwell, écrivain journaliste ; le premier est libéral, le second socialiste. Une génération les sépare. Pourtant, un même problème les occupe : « La relation entre les habitudes de pensée totalitaire et la corruption du langage ». Au sortir de la guerre, ils publient, à deux ans d’intervalle, deux ouvrages fondateurs : Lingua tertii imperii (1947), où Klemperer, juif converti au protestantisme, qui a vécu douze ans sous la domination nazie, déconstruit le langage du Troisième Reich ; et 1984 (1949), où Orwell imagine un régime totalitaire fondé sur la « novlangue ». Tous deux partagent une conviction : ce qui fait la spécificité du totalitarisme, c’est la destruction du langage – opération menée en vue d'insinuer, dans les moindres recoins de l’esprit, l’idéologie du régime.
« Une langue doit son déclin à des causes politiques », résume Orwell. Comme il le précise d’emblée, « le but de la novlangue était, non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales […], mais de rendre impossible tout autre mode de pensée », de « diminuer le domaine de la pensée ». En ce sens, « la Révolution sera complète quand le langage sera parfait ». Klemperer confirme : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic. […] Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions. […] La LTI s’efforce par tous les moyens de faire perdre à l’individu son essence individuelle, d’anesthésier sa personnalité, de la transformer en tête de bétail sans pensée ni volonté. » Le contrôle du langage est l’instrument par excellence du contrôle total – et d’ailleurs, il n’est qu’un instrument pour les régimes totalitaires, qui lui dénient toute autre fonction.