Les idées à l’épreuve

Pacifisme : jusqu’où faut-il renoncer à la guerre ?

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Pacifisme : jusqu’où faut-il renoncer à la guerre ?

©MohelenaUK/istockphoto

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On accuse parfois les pacifistes d’être de doux rêveurs, voire des lâches. Pourtant, l’histoire montre que ses représentants ont cherché à associer leur idéal de paix à un certain réalisme, ménageant parfois une place au conflit, aux armes, et même à la violence. Découvrez l’histoire de ces mouvements, beaucoup moins naïfs et plus nuancés qu’on ne le pense.


Être ou ne pas être pacifiste ? La question se pose surtout au moment de l’éclatement d’un conflit, d’une guerre. Car s’il s’agit de préférer la paix à la guerre, l’immense majorité des hommes est sans doute pacifiste. « Nul homme n’est assez dénué de raison pour préférer la guerre à la paix », affirmait le père grec de l’histoire, Hérodote. Peu de gens ont vraiment envie de mourir sur un champ de bataille. Impossible de se satisfaire d’une définition aussi large, aussi extensive. La question très concrète est plutôt de savoir comment être pacifiste quand un conflit éclate. Quelle leçon en tirer quand la guerre est bel et bien là, quand celle-ci, dont le déclenchement nous échappe très largement, s’impose à nous ? Je peux bien préférer la paix, parce qu’elle seule permet l’épanouissement de la vie humaine. Mais que veut dire ici préférer la paix ? Est-ce refuser de prendre les armes, de commettre la violence que l’autre me fait subir ? Dès lors que l’on commence à se poser ces questions, deux types d’option se présentent à nous. 

 

Un pacifisme intégral…

On peut d’abord choisir de défendre à tout prix l’idée d’un pacifisme absolu, intégral – antimilitariste, antipatriotique, qui consiste à chercher à ne pas ajouter de la guerre à la guerre. Mais ce geste aussi radical soit-il ne supprime pas la guerre. « Si je déserte, si je m’embusque, peut-être puis-je éviter de faire la guerre. Mais il m’est impossible d’éviter d’être en guerre. Ceci, je ne puis ni l’accepter ni le refuser, comme quelque chose que j’aurais la liberté de repousser : c’est une modification du monde et de mon être-dans-le monde », écrit Jean-Paul Sartre dans ses Carnets de la drôle de guerre. Puis-je espérer que tous les autres, dans chaque camp, en fassent de même ? Le risque est souvent pointé du doigt : en ne prenant pas les armes, en refusant de prendre parti pour un camp et de voir en l’autre un ennemi, je participe à la défaite de « mon pays ». Une paix en procèdera au bout du compte, que j’aurais hâté à ma modeste échelle.

“Peut-on encore parler de paix si cette paix consiste en l’oppression du vaincu ?”

Mais quelle paix ? Peut-on encore parler de paix si cette paix consiste en l’oppression du vaincu, si elle détruit ce que devait garantir la paix, l’épanouissement individuel ? Cette paix d’oppression est-elle la garantie d’une paix ? Ne risque-t-elle pas de nourrir des guerres futures ? Ce pacifisme-là risque donc d’aller vers une forme d’aveuglement, voire de rendre possible un état de fait injuste qui n’est qu’une préparation à la guerre. « Pas de justice, pas de paix », scanderont ceux qui se considèrent comme les victimes de cette paix injuste. Ces derniers suspecteront le pacifiste radical d’appartenir à une catégorie sociale privilégiée qui, au bout du compte, souffrira beaucoup moins de cette nouvelle situation d’oppression. On dénoncera une certaine hypocrisie : ceux-là même qui, capables de s’accommoder de la défaite, refusent de se salir les mains et de risquer leur vie, sont tout de même bien contents si le pays où ils vivent, et auquel ils refusent tout attachement patriotique, l’emporte finalement grâce à d’autres qui ont accepté de faire le sale boulot. La victoire d’un pays, c’est aussi la victoire de certaines conditions de vie stables. 

 

… Ou un pacifisme réaliste ?

La seconde option consiste donc à sortir de sa tour d’ivoire, pour adopter un certain réalisme. Un pacifisme moins radical consisterait, par exemple, à s’appuyer sur la seule nécessité de se défendre, de même que le droit reconnaît la légitime défense quand la vie d’un individu est menacée. Mais est-ce encore du pacifisme ? Pour Sartre, la réponse est claire :

« Si je suis mobilisé dans une guerre, cette guerre est ma guerre, elle est à mon image et je la mérite. Je la mérite d’abord parce que je pouvais toujours m’y soustraire, par le suicide ou la désertion […]. Faute de m’y être soustrait, je l’ai choisie […]. Si donc j’ai préféré la guerre à la mort ou au déshonneur, tout se passe comme si je portais l’entière responsabilité de cette guerre. »

Une fois qu’une concession est faite à la violence, au droit de la force, la tentation peut du reste être grande d’en faire d’autres. Si un pays voisin qui ne m’a pas encore attaqué, mais prévoit manifestement de le faire, augmentant considérablement ses dépenses militaires, ne suis-je pas en nécessité d’en faire de même ? 

On voit donc à quel point le pacifisme est fondamentalement ambigu. Sans cesse, le refus de la guerre prend le risque de se déliter. Les pacifistes absolus risquent d’accepter des paix qui sont des guerres larvées, tandis que ceux qui font des concessions à la guerre peuvent tomber dans un engrenage belliqueux, bien loin de la visée purement défensive qu’ils prônaient au départ. Le pacifisme, parce qu’il est toujours menacé de sombrer dans son contraire – la guerre –, a donc pris des formes variées, qu’il faut étudier en situation. Ses grands défenseurs, souvent confrontés à des conflits d’envergure, ont appris à jongler entre l’idéal de la paix et la nécessité parfois brûlante, de se défendre – y compris par la violence – pour ne pas céder sur d’autres valeurs : de justice, de liberté et d’égalité. 

 

Prêts à tout accepter ?

C’est sans doute à cette version-là que l’on pense spontanément, lorsque l’on pense au pacifisme. Tolstoï, qui a décrit par le menu les horreurs des conflits armés napoléoniens dans Guerre et Paix, est l’une des grandes figures de ce pacifisme qui rejette catégoriquement toute guerre. Sa vision est enracinée dans l’amour universel issu du christianisme :« Toutes les méthodes “pacifiques” sont incertaines, – toutes sauf celle qui consiste, pour un chrétien, à déclarer, ce dont personne n’a jamais douté, qu’il n’est pas licite à un chrétien d’être un assassin. Il faut que le chrétien prenne conscience d’une vérité qu’il ne peut pas méconnaître et alors existera entre les chrétiens la paix éternelle et inviolable », écrit l’auteur russe dans un texte de 1897. Sa vision inspire Gandhi, avec qui il entretient une correspondance. « Nous menons, ici, la même lutte que vous, là-bas : celle de la douceur contre la grossièreté, de la mansuétude et de l’amour contre l’orgueil et la violence », affirme Tolstoï dans une lettre de 1909. Dans une autre missive de 1910, il ajoute : la « non-résistance n’est rien d’autre que l’enseignement de l’amour, non faussé par des interprétations mensongères. L’amour – c’est-à-dire l’aspiration vers l’harmonie des âmes humaines et l’action qui résulte de cette aspiration dite l’amour – est la loi supérieure, unique de la vie humaine. » Bref, le pacifisme doit être une radicale non-violence, un refus de prendre les armes pour attenter à la vie d’autres hommes. « Le pacifisme sans l’antimilitarisme est aussi stupide qu’un escalier sans marches », explique l’écrivain Bernard Clavel dans un entretien en 1992.

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