La réponse éthique
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Cet article est issu du numéro 77 de Philosophie magazine « 77 - Mars 2014 », en kiosque le 20 février 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le statut de l’animal a évolué. Nous avons découvert en lui un semblable. Au point de le considérer comme une personne ? Le philosophe Tristan Garcia s’interroge.
L’amour des animaux, l’amour désintéressé, ne va pas sans une certaine fascination. Les aimons-nous d’autant plus que leur monde n’est pas le nôtre ?
Tristan Garcia : Dans une part importante de la tradition dont nous avons hérité, l’animal est compris, par opposition avec l’humain, comme un être enfermé en soi. Opaque, il contient peut-être en lui une lumière – celle de l’âme, de l’esprit, de la conscience –, mais il ne la laisse pas filtrer hors de lui. Après le romantisme allemand, nul mieux que Hegel n’aura exprimé en philosophie cette conception de l’animal : « On ne sait ce que cachent ces bêtes, et l’on ne peut se fier à elles […]. Les animaux sont l’inintelligible. »
Le mystère de la subjectivité animale revêt le caractère d’un mythe moderne. Élaboré par le romantisme, il néglige la diversité du monde animal et concentre en une seule figure sublime l’enfermement en soi de l’animal, vide compact d’esprit qui se résout dans un néant évanouissant. La plupart du temps, c’est un félin qui sert à représenter le secret de l’animalité. Les bêtes domestiques ou le chien, fidèle compagnon affectueux, n’ont pas la noblesse nécessaire pour incarner le mystère de l’animal. On n’imagine guère Charles Baudelaire choisir des labradors ou des cockers à la place de ses « chats », ni William Blake évoquer un terrier plutôt qu’un tigre. Et c’est évidemment un chat noir, la queue dressée, qui se tient sur le bord de la couche de l’Olympia de Manet.
«Le moderne invente cette figure de l’homme qui est un animal jeté hors de sa nature»
Quelle conception de l’humain implique cette conception de l’animal ?
C’est le moment où se construit une topologie étonnante des êtres : celle d’un animal enfermé en lui-même, dans son « intérieur » inaccessible, à quoi s’oppose une figure de l’homme exilé, lui, hors de son être, dans l’illimité du monde. C’est la formule de Paul Valéry : « L’homme est animal enfermé – à l’extérieur de sa cage. Il s’agite hors de soi. »
Le moderne invente cette figure de l’homme qui est un animal jeté hors de sa nature, qu’on trouve dans la perfectibilité rousseauiste, chez Kant, et jusqu’à la liberté sartrienne. À l’inverse de l’animal enfermé dans son être, l’homme est condamné à se construire sa nature, il est toujours « dehors ». Pour construire cette figure humaine-là, il y avait un prix à payer : l’élaboration d’un animal doué d’une intériorité impénétrable.