Enquête
Perspectives pour la ville
CCTV building, Beijing, Chine (cc) Francisco Anzola / Flickr
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Cet article est issu du numéro 2 de Philosophie magazine « 2 - juin/juil. 2006 », en kiosque le 25 mai 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les violences des banlieues ont remis au centre du débat public la question urbaine. Si Le Corbusier privilégiait une approche platonicienne de la ville, faisant prévaloir les formes pures et l’ordre mathématique sur la vie concrète des citadins, la réflexion sur l’organisation de la cité pourrait aujourd’hui se renouveler à partir des notions de mobilité et d’« informe ».
Dix mille véhicules incendiés ; des centaines de bâtiments publics détériorés ; des affrontements quotidiens entre jeunes des cités et forces de l’ordre ; un gouvernement aux abois réduit à exhumer une vieille loi sur l’état de siège : les violences en banlieue d’octobre et de novembre derniers sont sans -conteste l’un des mouvements sociaux les plus importants qu’ait connus notre pays depuis vingt ans. Ces émeutes sont d’autant plus remarquables que, pour la première fois en France, on a vu s’y mêler deux contestations jusqu’alors disjointes : contre les conditions de vie et contre l’organisation de la ville. Une double qualité, sociale et urbaine, qui en fait un événement éminemment politique.
L’urbanisme n’est pas cette -« science » neutre de l’organisation de l’espace, comme la définissait, en 1867, son inventeur, l’architecte espagnol Ildefonso Cerdà. Il constitue un enjeu politique dans la mesure où il est le lieu de -contradictions incessantes entre l’exigence de contrôle de nos vies et le résultat de mécanismes sur lesquels nous n’avons parfois que très difficilement prise. On peut même soutenir que c’est dans l’urbain que s’expriment aujourd’hui les processus d’affrontement les plus aigus entre classes, ethnies et pouvoirs politiques. Selon le sociologue Jacques Donzelot (1), nous nous trouvons en ce domaine face à une « logique de séparation ». La ville de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle avait certes rejeté les classes « dangereuses » dans ses faubourgs. Bien que scindée en des territoires associés à différentes classes sociales, elle restait néanmoins un creuset, un lieu de rencontres entre des catégories sociales disparates. Depuis une vingtaine d’années, on est passé dans une tout autre configuration. Sous l’effet des trois évolutions conjointes de la cité moderne, que Jacques Donzelot nomme, avec d’autres, relégation, périurbanisation et gentrification du centre des villes (voir encadré La ville malade de l’« entre-soi »), la partition sociale a fait place à une ségrégation urbaine. Chacun cherchant, de gré ou de force, à développer l’« entre-soi » – ce rassemblement endogamique avec les membres de sa propre classe que décrit le sociologue Eric Maurin dans Le Ghetto français (2) –, on n’est pas loin d’une sorte d’« apartheid urbain », dont certaines métropoles étrangères, comme Los Angeles (voir encadré), semblent préfigurer la venue. Au point qu’on peut suivre Jacques Donzelot lorsqu’il écrit que la ville est en train de « se défaire » peu à peu, et la société qui l’entoure avec elle.