Entretien
Peter Trawny : “Heidegger a intégré l’antisémitisme à sa pensée”
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Cet article est issu du numéro 79 de Philosophie magazine « 79 - mai 2014 », en kiosque le 24 avril 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour Peter Trawny, responsable de l’édition des « Cahiers noirs » en Allemagne, Heidegger voit dans le judaïsme une « puissance efficiente » visant à anéantir l’Allemagne. Explosif.
À quoi ressemblent ces « Cahiers noirs » ?
Ce sont des carnets de notes à couverture de toile cirée noire. Il en a été conservé trente-quatre, qui s’étendent sur quarante ans, de 1931 à 1970. Le philosophe les avait tenus secrets, en disposant par testament qu’ils devaient être publiés dans les derniers volumes de ses œuvres complètes. C’est un journal de pensée qui témoigne d’un questionnement incessant. Bien plus que de simples esquisses de circonstance, ils se situent au plus haut niveau de sa réflexion. Nulle part ailleurs la confrontation avec l’état de l’histoire mondiale n’est menée de manière aussi explicite. Ce qui leur donne un caractère si brûlant, notamment dans la partie qui concerne les années 1930.
Comment Heidegger, dans ces années-là, comprend-il son rôle en tant que penseur ?
La voix qu’on entend n’est pas celle d’une personne biographique. Platon et Nietzsche ne sont pas davantage pour lui des personnes, mais les moments d’un destin, des événements dans une histoire ouverte de l’Être. Il adopte la même perspective vis-à-vis de lui-même, se comprenant aussi comme une incarnation de la voix de l’Être. Il voyait dans sa pensée rien de moins qu’un événement historial, un tournant « épochal » dans l’histoire de l’Occident. Il pensait du reste qu’il existait quelque chose comme un destin, à quoi il ne devait pas se refuser.