Généalogie d’une notion
Petite histoire philosophique de l’intérêt général
Paris, le 12 avril 2024. François Hollande, député du groupe des Socialistes et apparentés, lors de la séance d’examen du rapport du projet de loi de finances de fin d’année 2024 à l’Assemblée nationale. © Telmo Pinto/NurPhoto/AFP
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Ambitions personnelles, intransigeance idéologique, calculs électoralistes, les députés de notre Assemblée donnent depuis plusieurs mois le spectacle navrant d’une incapacité à s’entendre pour servir ce que Cicéron nommait dans De la République (-54 avant J.-C.) l’« utilitas communis », l’intérêt général. N’est-ce pas là pourtant la première de leur mission ? Mais qu’entend-on par « intérêt général » ? Une piqûre de rappel sur l’élaboration philosophique de cette expression semble plus que jamais souhaitable…
Qui décide de l’intérêt général ? Une réponse des philosophes grecs
Convaincu que les hommes du peuple s’assemblent d’abord par intérêt économique, Platon ne les croit pas capables de dépasser leur intérêt particulier. C’est pourquoi il soutient que, dans la cité idéale, la gouvernance doit être confiée au philosophe-roi, un aristocrate sélectionné parmi une élite qui, ayant reçu une solide éducation, sollicite les quatre vertus cardinales de tempérance, de courage, de sagesse et de justice, pour déterminer où est l’intérêt général afin d’éclairer le peuple et de le convaincre d’agir pour le bien commun. Mais cette logocratie est contestée par Aristote, qui estime dans sa Politique qu’il est bien possible que de « nombreux individus, dont aucun n’est un homme vertueux, soient meilleurs que les élites, non pas pris individuellement mais collectivement » (III, 11). Définir l’intérêt général requiert, à ses yeux, l’avis du plus grand nombre, car la diversité des points de vue permet une meilleure compréhension de ce qui est utile à tous. De même que « dans le cas du festin, c’est le convive et non le cuisinier qui jugera le mieux », c’est au peuple d’évaluer ce qui peut faire la réussite de la Cité. Connaître l’intérêt général ne relève donc pas d’une science univoque mais de l’échange des opinions. Alors que pour Platon, antidémocrate convaincu, l’agora d’Athènes n’est qu’une place de marché abusivement transformée en assemblée politique où règne la cacophonie, pour Aristote, elle est un lieu de débat où peut se décider légitimement l’avenir de la Cité dont le but est de vivre non pas seulement ensemble mais de vivre bien (εὖ ζῆν, eû zên). Cependant comment trouver un consensus pour harmoniser la divergence des opinions sur ce qu’est l’intérêt général ?