Entretien
“On peut surpasser le capitalisme sans répéter les erreurs du totalitarisme” : entretien avec Lea Ypi
Lea Ypi. © Patrick Imbert/Collège de France
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Cet article est issu du numéro 199 de Philosophie magazine « À qui appartient mon temps ? », en kiosque le 29 avril 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Comment peut-on se dire socialiste quand on a vécu son enfance dans une Albanie communiste coupée du monde ? C’est l’un des paradoxes de la philosophe Lea Ypi. Invitée à une chaire au Collège de France cette année, elle parvient à concilier l’idéal de liberté de Kant, le souci de justice sociale de Marx et de Jaurès et une histoire familiale des plus mouvementées. Entretien avec une funambule de la pensée.
À quoi tient la dignité ? La liberté est-elle un sentiment intérieur ou la capacité de changer le monde ? Ces questions classiques de la philosophie morale et politique, Lea Ypi a trouvé une nouvelle manière de les formuler : elle croise l’art du récit et la passion du concept, raconte des histoires de vie polarisées par les idées, tout en les incarnant en retour dans des personnages vivants. Il faut dire que sa vie a été très tôt aspirée par le souffle de la pensée.
Née en 1979 dans l’Albanie totalitaire d’Enver Hoxha, élevée dans le hiatus entre son adhésion à l’idéal communiste et la dissidence secrète de ses proches, elle vit la chute du mur de Berlin, en 1989, comme une « sortie de la caverne » : l’effondrement d’une illusion mensongère… et l’ouverture sur une réalité tout aussi problématique. Comme elle l’écrit dans Enfin libre. Grandir quand tout s’écroule, son best-seller mondial, elle s’est retrouvée à 18 ans à devoir évoluer entre l’aspiration à la liberté retrouvée des siens et les promesses non tenues – et l’indifférence face à l’injustice – du monde libéral.
C’est armée de cette soif d’interrogations politiques et existentielles qu’elle a fait de brillantes études de philosophie à l’université romaine La Sapienza, avec une thèse consacrée à l’« architectonique de la raison » chez Kant. Devenue professeure à la prestigieuse London School of Economics, elle s’évertue aujourd’hui à réconcilier l’idéal de liberté formulé par Kant avec le souci de la justice sociale et des structures matérielles de l’existence de Marx et de Jaurès.
Nous l’avons rencontrée à Paris, alors qu’invitée à la chaire du Collège de France consacrée à la pensée européenne, elle exposait ce projet de réactivation du « socialisme moral ». Hasard du calendrier ? Son nouveau livre, Indignité paraît simultanément. Elle y revient sur l’histoire de sa famille, sous l’angle d’une question passionnante : comment des individus concrets, comme sa grand-mère Leman Ypi, ont-ils traversé le sombre XXe siècle en parvenant à préserver cette dignité que Kant croyait attachée à notre nature – alors qu’elle dépend de sa reconnaissance par les autres ? En lisant cet ouvrage époustouflant, on se demande : Lea Ypi est-elle la théoricienne du socialisme de demain… ou une grande romancière de l’Histoire ? Les deux peut-être.
LEA YPI EN 6 DATES
1979 Naissance le 8 septembre, à Tirana, en Albanie
2002-2004 Diplômes de philosophie mais aussi de littérature et de journalisme à l’université La Sapienza de Rome
2008 Doctorat sur le cosmopolitisme à l’Institut universitaire européen à Fiesole, près de Florence
2016 Professeure de théorie politique à la London School of Economics
2021 Parution de son essai Enfin libre. Grandir quand tout s’écroule, qui connaît un succès mondial
2026 Titulaire de février à mai de la chaire « L’invention de l’Europe » au Collège de France et publication de son livre Indignité
Vous avez grandi dans l’Albanie communiste d’Enver Hoxha. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?
Lea Ypi : Je suis née à Tirana en 1979 et j’ai vécu jusqu’à 11 ans à Durrës, sur la côte Adriatique, face à l’Italie. L’Albanie de mon enfance était complètement isolée du monde libéral et capitaliste, mais aussi des pays de l’Est et de la Russie considérés comme des traîtres ayant renoncé au communisme véritable. Paradoxalement, j’ai eu une enfance très libre – on pouvait se balader dans la rue sans danger, il n’y avait pas de voiture, j’allais seule à l’école… –, mais nous n’avions pas le droit de sortir du pays : on nous expliquait que ce petit pays, le seul où l’on était vraiment libre, était l’ennemi de tous les autres et qu’il devait se protéger. Pour moi, c’était un peu comme dans une histoire de super-héros. Je savais qu’il fallait accepter des sacrifices, je voyais les queues dans tous les magasins, mais je savais aussi qu’à l’Ouest, où les enfants étaient censés avoir accès à tout, régnait une très grande inégalité. L’isolement était donc le prix à payer pour notre idéal égalitaire.
Que s’est-il passé après la chute du mur de Berlin ?
L’Albanie s’est ouverte, et cela a été une expérience saisissante. D’un coup, Durrës, la ville où j’avais toujours vécu dans une sorte de vase clos, est devenue une cité de migration, le point de départ de milliers d’Albanais qui quittaient en masse le pays pour rejoindre l’Italie par la mer, en quête d’un monde meilleur. Pour moi, cela a été un choc : j’ai alors pris conscience du hiatus qui existait entre le monde idéal où j’avais cru vivre jusque-là et le monde réel. J’avais pourtant grandi dans une famille d’opposants et de dissidents, mes grands-parents avaient perdu une bonne partie de leur patrimoine. Ils appartenaient à une vieille famille aristocratique et fortunée de Thessalonique, grande ville cosmopolite et plurilingue de l’Empire ottoman, aujourd’hui rattachée à la Grèce. Parmi mes ascendants, on comptait des responsables politiques et religieux importants, mon arrière-grand-père était pacha, le représentant direct du sultan. Après la Première Guerre mondiale, lorsque toute cette partie de l’Europe a été redessinée sur des bases ethniques et confessionnelles, ma famille a accepté de se retirer en Albanie. Et sous le régime communiste, il valait mieux ne plus parler de ces glorieuses origines. On m’avait donc longtemps caché ma propre histoire et on avait fait de moi une pionnière du communisme, qui étudiait beaucoup et avait de l’ambition. Et soudain, tout s’est effondré, on m’a expliqué que mon grand-père, qui avait d’abord été proche d’Enver Hoxha, avait été ensuite emprisonné, que nous avions en fait vécu tout ce temps dans la peur et le mensonge, alors que, pour moi, tout allait pour le mieux ! Vous imaginez le choc ?