Le livre du jour
Pic de la Mirandole, un sommet de l'humanisme pour aujourd'hui
© Éditions Gallimard
Figure centrale de la Renaissance italienne, modèle de l’intellectuel européen à l’avant-garde des Lumières, Pic de la Mirandole (1463-1494) fait partie de ces penseurs qui, dans l’histoire de la philosophie, suscitent une admiration à proportion de leur mystère créatif et de leur audace intellectuelle.
Verena von der Heyden-Rynsch lui consacre un ouvrage documenté, Pico Della Mirandola, le phénix de son siècle (Gallimard, 2022). Cette spécialiste allemande de biographies intellectuelles souligne que les deux grands thèmes de sa vie – la concordance des doctrines et la dignité de l’être humain – résonnent toujours dans notre temps, qui peut puiser chez lui les ressources d’un humanisme à réinventer.
« Un phénix de son siècle »
C’est ainsi que Verena von der Heyden-Rynsch décrit le Mirandolien dans cette biographie, qui permet à ceux qui ne l’auraient jamais lu de saisir la singularité de cet homme d’exception : un « excentrique » aux talents multiples, dont celui de polémiste, qui a connu une mort prématurée (empoisonné à l’âge de 31 ans) et a légué une œuvre inachevée. Visionnaire, il a défendu « une nouvelle conception de l’homme qui fait montre d’indépendance à l’égard de toute forme prédéterminée ». Dans la Florence du milieu d’un XVe siècle encore marqué par le poids de la scolastique médiévale, il a posé comme principe que l’être humain dispose d’une possibilité de se transformer, de s’inventer, de s’autodéterminer. Scandale ! Ses idées nouvelles ignorant l’autorité absolue du pape ne pouvait que conduire à sa condamnation par l’Église en 1486.
“Je sais beaucoup de choses que beaucoup ignorent”
Grand amateur de langues anciennes, respectueux de la méthode philologique, Pico possédait une érudition inégalée. Outre le grec, il lit aussi l’Ancien Testament, les théologiens juifs (Maïmonide) et les savants arabes (Averroès) dans leur langue. Il a même appris une langue secrète, qu’il appelle le « chaldaïque » (probablement l’araméen). « Je sais beaucoup de choses que beaucoup ignorent », ose-t-il. Logiquement imprégné par la dialectique néoplatonicienne de son temps ainsi que par les éléments scolastiques de l’Église chrétienne, il a tout autant été marqué par la Kabbale et par l’avérroïsme. Ayant hérité très jeune du tiers de la fortune familiale, à l’abri de tout souci matériel, il abandonne des études ennuyeuses pour s’adonner exclusivement au vaste champ de ses expériences intellectuelles, et sensuelles.
Vers une “concordia universelle”
À Florence, où il s’installa en 1483, sa ferveur spirituelle n’exclut nullement les plaisirs amoureux. Son neveu écrit : « Nombreuses furent les femmes qui ardèrent pour lui, attirées par la beauté de son corps et par la grâce de son visage, il ne détestait pas ces ferveurs, et pendant un temps, il s’abandonna aux délices. » Mais plutôt qu’une quête égotiste et vaniteuse d’une jouissance du corps et d’un savoir livresque coupé du monde, son goût pour l’érudition reste lié à « une conception de la philosophie qui donne aux “studia humanitatis” une finalité nouvelle comme instrument de l’entreprise philosophique ». Sans renier les acquis de la pensée scolastique, Pico a surtout ouvert une perspective eschatologique pour une « concordia universelle » qui transcende les différences philosophiques (le platonisme et l’aristotélisme) et religieuses (le christianisme et les pensées juive et musulmane).
Un héritage humaniste à se réapproprier
Modèle de l’intellectuel de la Renaissance, Pico ne serait-il pas tout autant un homme de notre temps ? S’il a parfois été victime de sarcasmes chez les penseurs moquant son savoir inutile (Rabelais, Pascal ou Voltaire), il a surtout été salué dès le XIXe siècle comme le grand précurseur des Lumières (de Jules Michelet à Ernst Cassirer et Jacques Le Goff, jusqu’aux analyses du philologue italien Eugenio Garin dans les années 1950, qui contribua à la redécouverte de son œuvre). Verena von der Heyden-Rynsch suggère que son ouverture à tous les savoirs et sa quête de la vérité sous toutes ses formes apparaissent comme les contre-feux essentiels aux principes qui hantent négativement notre temps. Si « l’anthropocentrisme qui définit notre époque y puise certainement quelques-une de ses sources », il n’est pas absurde d’élargir encore plus loin le poids de son héritage : une invitation à prolonger sa quête, à travers laquelle ce mot, abîmé par l’histoire, d’humanisme retrouverait la grâce qu’il recouvrait à Florence à la fin du XVe siècle.
Pico Della Mirandola. Le phénix de son siècle, de Verena von der Heyden-Rinsch, vient de paraître aux Éditions Gallimard (160 p., 15 € en version imprimée, 10,99 € en version dématérialisée). Le livre est disponible sur le site de l’éditeur, ainsi que chez votre libraire.