Un grand concept expliqué
La “dignité de l’homme” chez Pic de la Mirandole, c’est quoi ?
Portrait posthume de Pico della Mirandola (Pic de la Mirandole) par Peter Paul Rubens, entre 1612 et 1616. Conservé au musée Plantin-Moretus à Anvers (Belgique). © Domaine public
Concept central et éponyme du livre le plus connu du penseur humaniste italien Pic de la Mirandole, le De hominis dignitate (1486-87), « de la dignité de l’homme », désigne un trait distinctif de notre humanité : celui de nous déterminer nous-mêmes. Mais comment l’homme peut-il être estimé à sa juste valeur alors qu’il n’a pas de place dans l’ordre du cosmos ?
Rappelons d’abord que la dignitas désignait chez les Romains non pas tant le mérite personnel que l’office dont on était chargé en raison de sa bonne réputation. Quantifiable, la dignitas d’un sénateur augmentait avec l’importance de la charge qui lui était confiée. Au Moyen Âge, la christianisation de la dignitas lui donne une valeur nouvelle : créé « à l’image de Dieu », l’homme occupe une place éminente dans la Création, dont il doit se rendre digne. En un sens, Jean Pic de la Mirandole (1463-1494) hérite de cette conception dont les humanistes du Quattrocento italien avaient déjà souligné l’importance. C’était le cas par exemple de Poggio Bracciolini, dont le De vera nobilitate (« De la noblesse véritable », 1440) faisait prévaloir le mérite de l’action sur la valeur du rang, et plus encore de Giannozo Manetti, auteur d’un De dignitate et excellentia hominis (« Sur la dignité et l’excellence de l’homme », 1453), où la dignité apparaissait non plus comme une reconnaissance sociale mais s’exprimait par la capacité de l’homme à transformer la nature, à produire des œuvres artistiques et intellectuelles, preuves de son élection divine.
Une nouvelle définition de l’homme
Pic de la Mirandole ne fut-il alors qu’un compilateur, au mieux un intensificateur de cette interprétation de la dignité ? On se doute que non. Succédant à son maître Marsile Ficin, qui dirigea l’Académie platonicienne de Florence créée par Cosme de Médicis en 1463, ce jeune érudit laïc de 23 ans écrit son Oratio, qui sera éditée après sa mort prématurée sous le titre De hominis dignitate, dans le but de la lire à Rome devant le pape Innocent VIII et tous les intellectuels de bonne volonté, et de la présenter comme une préface à l’étude de 900 thèses nouvelles de son cru. Et ce qui le distingue de ses prédécesseurs, ce n’est rien de moins qu’une nouvelle définition de l’homme ! Mais laquelle ?
“Ce qui singularise l’homme, ce n’est pas son essence, mais le fait qu’il en est dépourvu”
Alors que jusqu’à lui, la dignité de l’homme résidait dans la place privilégiée que Dieu lui a assignée, Pic de la Mirandole réinterprète le récit de la Création et fait dire audacieusement au Créateur :
“Je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que la place, le visage et les dons que tu choisiras, tu les conquières et les possèdes selon ton souhait et ta décision”
Jean Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l’homme
Autrement dit, ce qui singularise l’homme, ce n’est pas son essence, mais le fait qu’il en est dépourvu. Ce n’est pas la place qu’il occupe dans la hiérarchie des créatures, mais l’exercice de sa liberté qui lui permet de se situer où il veut : « C’est ton propre jugement, auquel je t’ai confié, qui te permettra de définir ta nature », poursuit Dieu.
Du bon usage de la liberté
Mais du même coup, on voit que ce qui fait la dignité de l’homme peut faire aussi son indignité. S’il fait un mésusage de sa liberté, s’il ne pense qu’aux plaisirs du ventre, ce ne sera pas un homme mais « une bûche » ! S’il cède à son imagination et à ses sens, il ne vaudra pas plus qu’« une bête », mais s’il raisonne, ce sera « un être céleste ». Et s’il parvient au mysticisme, il deviendra comme une « divinité enveloppée de chair ». Comparé au Protée d’Homère ou à un caméléon, l’homme a donc, pour Pic de la Mirandole, le pouvoir de se métamorphoser. Et toute la difficulté pour lui est d’exercer ce pouvoir avec vigilance :
“Gardons-nous d’abuser de l’extrême bienveillance du Père, en faisant un funeste usage du libre choix qu’il nous a donné pour notre salut”
Ibid.
Mais qui le guidera ? Qui lui permettra de gravir l’échelle reliant la terre au ciel que Jacob vit en songe et où il « aperçut les anges de Dieu qui la montaient et la descendaient » (Genèse 28) ?
L’individu n’ayant pas la science infuse, il devra chercher dans le savoir accumulé par toute l’humanité les voies de la sagesse. C’est bien ce à quoi s’est efforcé Pic lui-même en s’initiant aux langues orientales à Pérouse, en apprenant la scolastique arabe à Padoue, la dialectique à Paris, la kabbale juive, l’hermétisme et le néoplatonisme à Florence. Son projet philosophique ? Démontrer la concordance entre toutes les traditions de sagesse. Ne pas privilégier une seule école, comme le souhaitait son maître Marsile Ficin avec le platonisme, mais les connaître toutes pour prouver qu’elles ne s’opposent pas mais s’harmonisent. C’est en ramenant cette multiplicité à l’unité que transparaît la dignité de l’homme que Pic appréhende finalement comme un microcosme harmonieux, parfaitement équilibré comme l’est l’homme de Vitruve dessiné par Léonard de Vinci. Alors et alors seulement l’homme pourra prétendre s’être rendu digne de son Créateur et occuper la place centrale qu’Il lui a assignée : « Je t’ai placé au milieu du monde afin que tu puisses mieux contempler ce que contient le monde. »
“La dignité de l’homme n’est pas un privilège mais une tâche à accomplir”
Qu’est-ce donc que la dignité de l’homme ? Ce n’est pas un privilège mais une tâche à accomplir, qui passe par l’effort d’apprendre toute sa vie sans aucun préjugé, non par simple goût de l’érudition mais parce que la découverte progressive de la concordance des sagesses révèle et accomplit l’homme universel. Cette soif insatiable de connaissances, c’est celle que partageront tous les humanistes de la Renaissance après Pic de la Mirandole, comme Didier Érasme, Thomas More ou Michel de Montaigne, dont l’étendue des connaissances, favorisée par les débuts de l’imprimerie, nous impressionne encore aujourd’hui.
Cet article vous a plu ? ➤ Abonnez-vous à Philosophie magazine pour accéder à tous nos contenus et soutenir une rédaction 100% indépendante. À partir de 1€ par mois, sans engagement !