La lettre du mardi

“The Pitt”, une ode à la médecine et à sa “fête méthodologique”

Temps de lecture : 4 min

“The Pitt”, une ode à la médecine et à sa “fête méthodologique”

Noah Wyle et Katherine LaNasa dans “The Pitt”. © Max 2024

« Alors que les médecins se mettent en grève pour défendre leur liberté d’installation, j’aimerais évoquer la série médicale The Pitt, dont la saison 1 vient de s’achever, qui décrit le quotidien d’un hôpital public aux États-Unis. Une ode à la médecine qui offre un regard passionnant sur la manière d’élaborer un diagnostic – autrement dit, de rechercher la vérité.

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Si comme moi, vous avez regardé la série Urgences dans les années 1990, le protagoniste de The Pitt vous sera familier. Il s’agit de Noah Wyle, qui interprétait le Dr Carter, jeune premier du Cook County Hospital. Dans The Pitt, série américaine en quinze épisodes diffusée sur Prime Video entre janvier et avril, l’acteur enfile cette fois la blouse de chef de service d’un hôpital de Pittsburgh (d’où le nom The Pitt, jeu de mots avec pit qui signifie “la fosse”, “l’arène”, ce huis clos étant un joyeux bordel en sous-effectif et désargenté). Son personnage, Michael “Robby” Robinavitch, supervise une équipe de médecins jeunes, attachants, faillibles, en quête de savoir. Chaque épisode dure une heure, qui correspond à la même durée dans la vie de l’équipe, participant au réalisme de cette fiction.

“Préparez-vous pour la bataille” pourrait être le cri de ralliement de Robby à chaque début de journée. Car dès la salle d’attente, c’est la guerre. Les patients confinés dans la “salle de triage” n’hésitent pas à violenter les infirmières pour obtenir un créneau de passage ; côté médecins, dont l’un est d’ailleurs passé par l’armée, il faut faire face au flux d’arrivée des malades sanguinolents tout en subissant les ordres d’une administration inhumaine obnubilée par les statistiques ; Robby, encore choqué par les années Covid et cette maladie qui lui a enlevé son mentor, lutte contre le syndrome du stress post-traumatique. Avec leurs uniformes sombres, leurs chaînes de commandement et leurs gestes appris par cœur, les praticiens ont des airs de soldats au front. Soigner est un combat.

L’issue de ce combat dépend d’un arsenal verbal et cognitif : le diagnostic. En quelques minutes, les soignants doivent comprendre d’où vient le mal et surtout, ne pas se tromper. Pour cela, ils s’appuient sur des années d’études à l’université et de pratique sur le terrain, mais aussi de parutions récentes dans les revues spécialisées, pas toujours connues de tous, qui permettent souvent de poser un diagnostic inédit. Ils bénéficient ainsi de siècles de recherche médicale, des pans de savoir qui ont commencé à se constituer à l’époque moderne, comme le souligne le philosophe François Dagognet dans Le Catalogue de la vie. Étude méthodologique sur la taxinomie (PUF, 1970).

À partir du XVIIIe siècle, la médecine moderne s’inspire de la botanique pour établir sa méthode. Face au foisonnement des pathologies (une “avalanche cosmique”, écrit poétiquement François Dagognet), les médecins se mettent à tout catégoriser : on crée des lexiques, des tableaux, des abréviations, etc. “Une vraie fête méthodologique”, s’amuse l’auteur. Le naturaliste Buffon inspire Linné, Pinel, Bichat, Laënnec. “Il importe d’abréger, de classifier, de coordonner. Ce système permettra le diagnostic, à quoi se réduit la connaissance même.” La médecine devient une science des signes et non plus une quête des essences : “On ne regardera pas la maladie comme l’expression d’un mal caché, mais comme une combinaison arithmétique de caractères visibles.”

La “perspective tabulatrice” n’a toutefois pas la seule vertu de calmer les esprits maniaques. Elle a aussi une dimension politique. “Catégoriser constitue l’acte majeur de la modification, assure Dagognet. La praxis, l’action, définit une ligne authentiquement libératrice.” On ne met pas en ordre pour figer le monde, mais pour le transformer. “La seule modification de la ‘nomenclature’ de l’acte peut en impliquer l’extinction ou la réduction. D’où l’importance du droit et du langage : s’ils peuvent perpétuer et freiner, ils détiennent aussi ‘le pouvoir’.” L’auteur donne l’exemple de la tuberculose, dont on a découvert sur le tard qu’elle était une maladie dormante ; de là est né le dispositif, côté Sécurité sociale, de “maladie longue durée”.

“La science de l’ordre et de l’organisation forge l’arme efficace des révolutions, ou du moins ce qui doit aménager de nouveaux rapports matériels et sociaux”, conclut François Dagognet dans un éminent paradoxe. Cette idée contre-intuitive – l’ordre comme force de progrès – vaut à condition que cet ordre se mette au service de la science, et non l’inverse. Or on voit bien dans The Pitt (comme dans de nombreux reportages sur l’hôpital en crise) que le système marche sur la tête. Le personnage de l’administratrice, qui s’invite à chaque épisode pour se plaindre de la mauvaise gestion du lieu, force les médecins à se plier à ses tableurs, en contradiction avec la mission première du personnel. C’est là que la passion de l’ordre devient violence et que désobéir s’avère nécessaire. »