Analyse
La civilisation du malaise
Blanche Gardin dans “La Meilleure Version de moi-même”, saison 1 (2021). © Mamma Roman/White Spirit
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Une séquence télévisée ratée, un blanc gênant dans un discours, un bruit ou une odeur disséminés par mégarde… Les situations qui provoquent le malaise sont nombreuses. Notre époque semble particulièrement friande de ces moments de gêne absolue, au point que « c’est malaise » ou « malaisant » sont des expressions qui se sont imposées, en particulier auprès de la jeune génération. Comment expliquer cet étrange sentiment, cette « grimace » d’embarras ? Quels affects sous-tendent le malaise, et que dit-il de notre société ?
“Une forme bénigne de l’angoisse”
Si l’on veut parler du malaise : il faut l’expérimenter. Voici donc, avant toute chose, une petite mise en scène réalisée par trois partisans de l’union de gauche en décembre 2021. Elle a été massivement qualifiée de « malaisante » sur le compte twitter de « Malaise TV ». Si cela ne suffit pas, vous pouvez également visionner cette intervention de l’animateur Laurent Ruquier lors de l’émission On n’est pas couché, qui ne cesse de répéter « Frérot » (le nom du chanteur invité, Jérémy Frérot) en prenant un ton qui se veut « djeun’z », devant un public atterré. Rien ne vous empêche, ensuite, de continuer d’exhumer les milliers de vidéos artisanales de ce type-ci, qui fourmillent sur internet depuis le début de la pandémie.
Vous venez de (re)découvrir le monde effroyable du malaise en ligne. Qu’avez vous ressenti en regardant ces séquences ? Était-ce de la honte, de l’angoisse, de la panique, de la gêne, de l’énervement… ou de la satisfaction, de l’hilarité, du soulagement, de la schadenfreude ?
Tentons d’y voir plus clair. Sur une échelle partant de la gêne et allant jusqu’à l’angoisse, nous pouvons placer le malaise peu ou prou entre les deux. La gêne, en bas de l’échelle, est très proche du dérangement. Elle nous pousse à vouloir nous débarrasser d’une situation embarrassante, à en finir avec un moment désagréable. L’angoisse, à l’autre extrémité, est un sentiment plus intense. Elle se manifeste par une forte tristesse et même, parfois, par un vertige pouvant aller jusqu’à la nausée.
Au milieu de ces deux pôles, quelque part entre l’embarras de la gêne et le vertige de l’angoisse : nous tenons le malaise. Le malaise est donc « une forme bénigne de l’angoisse ». C’est en tout cas la définition qu’en propose le philosophe et musicologue Vladimir Jankélévitch (1903-1985) dans son traité Du Mensonge (1945). À ce titre, le sentiment de malaise s’avère une sorte de mini-vertige : ce n’est pas anodin si le mot désigne aussi le fait de perdre connaissance. Dans le malaise, il y a quelque chose qui trouble et peut remuer très profondément, au point de ressentir des symptômes physiques. On frissonne, on grince des dents, et l’on grimace.