Pourquoi l'Empire romain d'Occident a-t-il disparu ?
Les Romains de la décadence, 1847 par Thomas Couture. © Photo Josse / Bridgeman Images
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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine « Pourquoi les civilisations disparaissent », en kiosque le 25 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Au cours des siècles, philosophes et historiens ont été fascinés par le déclin et la chute de l’Empire romain. De Machiavel à Kyle Harper, revue des causes qu’ils ont attribuées à cet effondrement d’un géant dont l’ombre porte encore sur nous.
Nicolas Machiavel
La liberté et la virtù disparues
L’un des premiers philosophes à s’intéresser au déclin de Rome est sans doute Machiavel. Dans ses Discours sur la seconde décade de Tite-Live, il note que la grandeur de la Rome républicaine est liée à des lois fondamentales qui corrigent efficacement la nature mauvaise, égoïste de l’homme, cultivent la vertu et garantissent l’équilibre délicat entre les strates de la société. La discorde civile est préservée par les institutions, aucun parti ne peut définitivement l’emporter, ce qui protège la liberté et fortifie la République. Mais les choses, bientôt, s’inversent. « La virtù donne la tranquillité aux États ; la tranquillité enfante ensuite la mollesse, et la mollesse consume les pays et les maisons… » La prise de pouvoir par César (en 44 avant notre ère) marque une rupture dans l’équilibre conflictuel qui faisait la force de la République. Les règnes des empereurs, qui imposèrent un ordre brutal, seront « ensanglantés par les guerres, déchirés par les divisions, et tout aussi cruels en temps de paix ». La liberté disparaît. Le sens civique et la vertu militaire, sur lesquels reposait le succès romain, s’étiolent. L’apogée de la puissance romaine est en même temps le début de son déclin.
Montesquieu
La fin des principes fondateurs
Montesquieu reprend, dans ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, l’analyse de Machiavel. Animés par un même esprit guerrier, les Romains, « regardaient le commerce et les arts comme des occupations d’esclaves ». Fruit de leurs entreprises militaires incessantes, « le butin était mis en commun ». Toutes les composantes de la société trouvaient intérêt à la dynamique belliqueuse : le Sénat, les consuls et le peuple lui-même. L’autre grande force de Rome, pour Montesquieu, c’est sa structure sociale, l’équilibre entre les pouvoirs et les groupes sociaux. Les tribuns empêchaient « les injustices faites à un plébéien », les censeurs « corrigeaient les abus que la loi n’avait pas prévus ». Globalement, « le gouvernement de Rome fut admirable en ce que […] tout abus du pouvoir y pût toujours être corrigé ». Les problèmes surgirent quand l’expansion de Rome s’accéléra. L’accroissement et la diversification de la population corrodèrent lentement la cohérence et l’âme de la République. « Les soldats commencèrent […] à ne connaître que leur général. […] Rome ne put plus savoir si celui qui était à la tête d’une armée dans une province était son général ou son ennemi. » En outre, « la grandeur de l’État fit la grandeur des fortunes particulières ». La corruption allait bon train. Excessivement étendu, Rome perdait son unité. La ville déchirée ne forma plus un tout ensemble. César prit le pouvoir, et on supprima « toutes les bornes que les lois avaient mises à [la] puissance ». La création de l’Empire (en -27) marque le début de la fin. Alors que les Romains avaient « pour principe de faire continuellement la guerre, sous les empereurs, la maxime fut d’entretenir la paix ». L’équilibre des pouvoirs et la liberté étaient entamés. Le statut de citoyens, de plus en plus étendu, était peu à peu vidé de sa substance. Rompant avec ses traditions politiques et civiques, Rome se désagrégeait bien avant que les « invasions barbares » ne l’achèvent.
Edward Gibbon
Une décadence intérieure
Inspiré par Montesquieu, Gibbon affirme, dans son Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, une thèse emblématique, depuis largement contestée : le déclin de l’Empire est le résultat inévitable d’un long processus de décadence interne. « La longue paix et le gouvernement uniforme des Romains ont introduit un poison lent et secret dans les entrailles de l’empire. […] Ils ne possédaient plus ce courage public qui se nourrit de l’amour de l’indépendance, du sens de l’honneur national, de la présence du danger et de l’habitude de commander. » Vivant sur leurs acquis, se complaisant dans leur glorieuse domination, les Romains se ramollirent. Les vertus disparaissaient dans une forme d’hédonisme. « Une société luxueuse a tendance à perdre sa vigueur virile. […] Les nobles opulents d’une immense capitale, qui n’étaient jamais enthousiasmés par la gloire militaire et s’engageaient rarement dans les occupations du gouvernement civil, abandonnaient naturellement leurs loisirs aux affaires et aux divertissements de la vie privée. » Dès lors, les affaires militaires furent de plus en plus confiées à des non-Romains, qui étaient moins guidés par l’amour de la patrie que par leurs intérêts : « L’introduction des barbares dans les armées romaines devint chaque jour plus universelle, plus nécessaire et plus funeste. » L’armée devenait plus grande, mais l’éthique militaire s’étiolait. Plus globalement, l’empire perdait peu à peu son unité culturelle, spirituelle, morale à mesure qu’il intégrait une multitude de peuples. « Les trente-cinq tribus du peuple romain […] avaient enti è rement disparu dans la masse commune du genre humain : elles étaient confondues avec des millions d’habitants des provinces, et qui avaient reçu le nom de Romains, sans adopter le génie de cette nation si célèbre. » Le christianisme porta également un coup à Rome. Au « riant système » et à la joie de vivre païenne, l’art chrétien substituait le goût pour le macabre et les angoisses existentielles. Les valeurs changeaient. « Les vertus actives de la société étaient découragées ; et les derniers vestiges de l’esprit militaire étaient enterrés dans le cloître. » La relative tolérance religieuse laissait enfin la place à l’intransigeance zélée. Justinien finit par interdire la philosophie païenne.