Divergences
Pourquoi rendons-nous service à autrui ?
Illustration : © Séverine Scaglia pour PM
Cet article est issu du numéro 150 de Philosophie magazine « Pourquoi on s’énerve ? », en kiosque le 03 juin 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et si aider un ami à déménager n’était pas un geste gratuit mais une monnaie d’échange ? Quatre philosophes vous donnent un coup de main.
Pour être heureux / Aristote (384-322 av. J.-C.)
Ne se sent-on pas étrangement grandi après avoir aidé un ami à déménager, après avoir gardé son chat quelques jours, voire après avoir relu son devoir de français ? Pour Aristote, cela tient au fait que le bien et le bonheur ne sont pas dissociés. Au contraire, dans son Éthique à Nicomaque, le philosophe en est certain : on devient heureux en faisant le bien, et on fait le bien lorsqu’on est heureux. Et comme dans toute sa philosophie, ce principe doit s’appliquer selon la règle de la tempérance, du juste milieu, de « l’égal intermédiaire entre l’excès et le défaut ». Alors gardons-nous peut-être d’aider bien trop… ou trop peu.
Pour s’aider soi-même / La Rochefoucauld (1613-1680)
« Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés. » C’est la devise de l’auteur des Maximes. Selon le moraliste, toute bonne action ne peut être motivée que par l’intérêt, et l’homme n’agit bien souvent que par vanité et amour-propre. Pleurer la mort d’un proche, par exemple, c’est se pleurer soi-même : c’est regretter la bonne opinion qu’il avait de nous et déplorer la diminution de notre considération dans la société. De même, si nous portons secours aux autres, c’est en réalité pour les pousser à nous aider en retour. Ne dit-on pas, d’ailleurs, que tout travail mérite salaire ?
Pour faire preuve d’humanité / Kant (1724-1804)
Pour Kant, nous sommes des êtres capables de bonne volonté. Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, le philosophe précise que c’est justement cette volonté bonne qui nous rend dignes. Les êtres humains peuvent agir selon des principes qu’ils jugent justes en se posant cette question : serait-il bon que chacun fasse la même chose que moi ? C’est la portée universelle d’une action qui fait qu’elle est morale. Aider, même par intérêt, est admirable, cela l’est encore plus par pure bonté. Toutefois, cette envie d’agir de manière désintéressée ne saurait me rendre heureux, mais elle pourrait au moins me rendre digne de le devenir.
Pour cimenter les rapports sociaux / Mauss (1872-1950)
Il existe dans toute société une triple obligation implicite : « Donner, rendre, recevoir », dit Mauss. Dans son « Essai sur le don », l’anthropologue analyse notamment le phénomène du « potlatch » dans certaines tribus d’Amérique : une personne offre à une autre un objet lui appartenant, qui lui offre en retour un objet de sa propriété dont la valeur est équivalente à l’objet reçu. Ce processus de dons et de contre-dons, compris à grande échelle, crée une forme d’interdépendance des individus. Comme dans la pratique amérindienne, le service rendu participe à la création d’un réseau d’obligations et agit comme un ciment social.