La lettre du lundi
Présence des pères à l’accouchement : quand Jérémy Doku relaie Hannah Arendt
Le Belge Jérémy Doku, pendant une séance d’entraînement de l’équipe de Belgique de football, les Diables Rouges, aux États-Unis, le vendredi 19 juin 2026. © Bruno Fahy/Belga/Sipa
« Alors que l’attaquant de l’équipe de football des “Diables rouges” Jérémy Doku a été pris à partie parce qu’il envisageait de quitter le Mondial pour revenir en Belgique assister à la naissance de son premier enfant – “Un moment dégueulasse où le papa ne sert à rien”, lui a-t-on opposé –, je me suis souvenu de ma présence lors de l’accouchement de ma propre fille.
Une présence pas si inutile, où j’eus à décliner à ce nouveau venu ma propre identité, au sens de Hannah Arendt.
Deux événements en concurrence
“C’est mon premier enfant, donc je voudrais vraiment être là… Personne ne veut manquer la naissance de son premier enfant”, avait fait valoir Jérémy Doku, l’attaquant belge, alors qu’on l’interrogeait sur la naissance prochaine de sa fille susceptible de survenir en pleine Coupe du monde de football aux États-Unis. Ce à quoi France Pierron, journaliste de la chaîne L’Équipe, avait cru pouvoir rétorquer : “La Coupe du monde, c’est un rêve de gosse que tu réalises, et tu vas quitter tout ça pour assister à la naissance de ton enfant, qui est un moment dégueulasse, excusez-moi, où le papa ne sert à rien.” Devant la polémique suscitée par de tels propos, la chaîne s’est désolidarisée, la journaliste s’est excusée et la presse belge a pris la défense des joueurs de l’équipe nationale – ils sont deux concernés – qui feront soit un aller-retour en jet privé… soit devront se contenter d’un appel vidéo.
Après avoir vu dans cet incident le révélateur d’un climat étrange qui voit les hommes tour à tour accusés de reconduire la culture patriarcale (quand ils n’accompagnent pas suffisamment les mères) ou de vouloir se faire passer pour des hommes féministes (quand ils cherchent au contraire à partager toutes les tâches), je me suis retourné vers ma propre expérience. En me posant simplement la question : est-il exact que pour les pères, leur présence à l’accouchement est un moment pénible et inutile ?
L’un des plus beaux moments de la vie
Pour mon fils, la question ne s’est pas posée : ma présence était purement et simplement interdite. Le gynécologue de ma compagne étant rattaché à une maternité catholique, il me fut signifié au moment décisif que je devais aller attendre dans l’escalier du bâtiment afin que la délivrance ait lieu en mon absence. Dans la culture catholique, en tout cas telle qu’elle était alors en vigueur, l’accouchement est bien une “chose dégueulasse”, mêlant souffrance et exposition des parties génitales, dont il faut tenir éloigné le père, sans utilité aucune.
Pour ma fille, trois ans plus tard, les choses se sont passées tout autrement. Ayant insisté pour que l’accouchement, prévu par césarienne, ait lieu dans une maternité publique, j’eus la joie de pouvoir accompagner la mère dans toutes les étapes : je l’ai rejointe dans une salle d’opération refroidie, j’ai attendu avec elle, main dans la main, le moment fascinant où l’incision au-dessus de son pubis libère le liquide amniotique qui telle une vague bruyante se déverse sur le sol, tandis que quelques secondes plus tard, dans un silence royal, le corps de notre fille qui n’avait encore émis aucun cri était déposé sur la poitrine de sa mère, et accueilli par quatre paires d’yeux en larmes de joie. Bref, en lieu et place d’un spectacle rebutant, ce fut l’un des plus beaux événements, peut-être le plus merveilleux, auquel il m’ait été donné d’assister.
Quant à mon utilité, elle fut loin d’être négligeable. Il se trouve en effet qu’après une césarienne, la mère devant être recousue, le nouveau-né, après avoir été lavé et pouponné, est emmené dans une salle attenante où il est placé, peau contre peau, sur le torse de son père. Je me souviens comme si c’était hier de la demi-heure que j’ai alors passée, quasiment seul, avec ma fille qui venait de naître, posée sur moi. En trois ans d’existence de son frère, j’avais acquis les bons gestes, mais n’en étais pas moins désemparé face à ce petit bout de vie animale qui agrippait de ses minuscules petites mains les poils inattendus de mon buste et butait désespérément, à la place de seins nourriciers, sur un poitrail asséché. Or, là, face à ce petit être qui cherchait sa porte d’entrée dans le monde, je me suis mis, autant pour répondre à son appel que pour surmonter mon propre vertige, à lui raconter de vive voix l’histoire de ma vie, de toute ma vie.
“Qui es-tu ?”
Dans Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt fait de la natalité la condition de tout commencement : “Le nouveau venu possède la faculté d’entreprendre du neuf, c’est-à-dire d’agir.” Mais elle ajoute que cette capacité d’initier du nouveau, d’agir, dont le nouveau-né est le symbole, s’accompagne d’une question pour ceux qui l’accueillent : “Qui es-tu ?” À cette question, explique-t-elle, on ne peut répondre qu’en racontant l’histoire de sa vie, une histoire jamais achevée et qui peut toujours être racontée autrement. “Qui est ou qui fut quelqu’un, nous ne le saurons qu’en connaissant l’histoire dont il est le héros – autrement dit sa biographie.” C’est cet entrelacement de la vie et du récit, d’une vie promise à un récit et d’un récit délivré pour accueillir la vie nouvelle, dont j’ai fait l’expérience avec le petit corps de ma fille placé sur mon torse. Sans me prendre pour un héros, j’ai eu l’impression que ma présence et mes paroles au moment de sa venue au monde n’étaient pas tout à fait inutiles. Pour elle, et peut-être davantage encore pour moi : c’était il y a 17 ans, et ce moment est gravé en moi comme quelque chose d’indestructible. »
➤ Ce texte est issu de notre newsletter quotidienne, la « Lettre de la rédaction », qui paraît du lundi au jeudi, à 18h. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous : elle est gratuite !