Des classiques pour éclairer le présent
Quand les philosophes, aussi, mettent bas les masques !
© Sumanley Xul / Pixabay
C’est officiel : depuis le 17 juin dernier, le port du masque n’est plus obligatoire à l’extérieur. Si certains voient dans cette annonce une véritable source de liberté, d’autres, plus réservés, préfèrent attendre d’être de retour au sein de leur foyer, doux foyer, pour retirer leur masque.
Mais, en nous démasquant – dans la sphère publique ou privée –, sommes-nous bien sûr de montrer notre vrai visage ? Derrière le masque sanitaire, ne se cache-t-il pas un autre masque, plus insidieux, adhérant à notre visage ? Quatre penseurs vous dévoilent le fond de leur pensée.
Avancer masqué pour mieux se protéger avec René Descartes
Pour Descartes, nous sommes libres de retirer et de mettre notre masque à l’envi sans risque qu’il nous colle à la peau. Mais, à l’instar des « comédiens appelés sur la scène, [qui,] pour ne pas laisser voir la rougeur sur leur front, mettent un masque », le philosophe prend bien soin « d’avancer masqué (larvatus prodeo) » dès qu’il s’aventure dans l’espace public. Le risque réside donc en réalité dans le fait de se présenter à découvert devant autrui sans connaître ses véritables intentions. C’est que Descartes, reprenant la formule d’Épictète, considère le monde extérieur comme un immense théâtre où chacun se donne en spectacle. La philosophie n’y fait bien sûr pas exception. C’est pourquoi dans toute excursion publique, il vaut mieux se garder de céder à la candeur.
Devenir acteur de sa propre histoire avec Jean-Jacques Rousseau
Particulièrement sensible à l’authenticité, Rousseau se fait critique acerbe des masques que l’on porte en société, comme de toutes les formes de représentation. Ainsi qualifie-t-il le théâtre d’« art de se contrefaire, de faire revêtir un autre caractère que le sien » et l’assimile même à un « trafic de soi-même […] servile et bas ». Masqués, au théâtre comme dans la société, les acteurs finissent eux aussi par tomber dans l’écueil du jeu de rôle et en viennent même à oublier qui ils sont vraiment. C’est pourquoi le philosophe verrait sans doute dans le retrait du masque une sorte de tremplin pour se libérer du fardeau de la fausseté. Sur la scène du théâtre comme dans la vie de tous les jours, abandonner le masque, c’est avoir l’opportunité d’agir sans faux-semblants, à la première première personne – c’est à dire de se faire « acteur » de sa propre vie. De cette action jaillira une relation sincère, naturelle et festive avec autrui. En un mot : la communauté.
Prisonniers du masque social avec Erving Goffman
Pour le sociologue et linguiste américain, ce sont toutes nos interactions sociales qui peuvent être envisagées sous le prisme de la représentation théâtrale. La raison en est, selon lui, que « tout le monde toujours et partout joue un rôle, plus ou moins consciemment », dans la vaste dramaturgie sociale. Le masque que nous arborons ne cache pas « un moi personnel » ayant sa propre vie intérieure mais révèle au contraire à chaque fois un nouveau masque. Le « retrait du masque » ne serait donc qu’une vue de l’esprit, puisque, à chaque nouvelle rencontre, à chaque nouvel espace intégré, nous présentons une image de nous-mêmes parfaitement adaptée à la situation : nous sommes donc embourbés dans une sempiternelle prestation.
Retrouver le visage de l’autre avec Emmanuel Levinas
Emmanuel Levinas voit dans le retrait du masque la condition nécessaire de tout rapport à autrui. C’est en effet à travers le visage (qui, chez Levinas ne se réduit pas à une partie du corps mais s’identifie à « une présence vivante », à un langage ) qu’autrui se présente à moi dans son extrême vulnérabilité. Cette rencontre est une expérience profondément éthique, puisque le visage ,dans sa précarité fondamentale, actualise en quelque sorte le commandement biblique « Tu ne tueras point ». Le visage d’autrui avançant à découvert me confère une responsabilité : celle de le respecter dans sa qualité de sujet, de ne pas le réifier, enfin, de ne pas le tuer. Mais alors, l’obligation du port du masque sanitaire, des mois durant, a-t-il fait disparaitre toute possibilité de relation éthique avec autrui ? Si l’on en croit Levinas, il n’en est rien : puisque le visage ne se réduit pas à la figure, la relation éthique peut continuer à se déployer à travers les yeux, la voix, l’odeur ou encore la démarche. En revanche, le retrait du masque nous permet d’approfondir cette relation éthique, puisque l’on se sait encore plus exposé qu’auparavant. En somme, « le visage parle » encore plus une fois le masque retiré.