Cinéma
“Queer” : toile de jouir
“Queer”. © Yannis Drakoulidis
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Cet article est issu du numéro 187 de Philosophie magazine « Faut-il faire des compromis pour avoir la paix ? », en kiosque le 20 février 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le nouveau film de Luca Guadagnino adapte le livre l'écrivain William S. Burroughs, explorant avec exubérance l'épuisement du désir et l'illusion de la jouissance.
Queer : littéralement « bizarre », en anglais. Tout l’est, souvent pour le meilleur, parfois dans l’excès, dans le film de Luca Guadagnino (réalisateur de Call Me By Your Name). De même que l’insulte a été retournée par la communauté gay, le réalisateur revendique l’artifice, qu’il pousse ici à son paroxysme. À la manière de l’écrivain William Burroughs, dont il adapte le livre (écrit en 1953, publié en 1985), il insère dans son récit des épisodes fantasmagoriques, des rêves et des voyages psychédéliques. Quasiment tout a été tourné en studio, à Cinecittà. C’est ainsi dans un Mexico reconstitué qu’évolue William Lee (remarquablement interprété par un Daniel Craig étonnamment sensible), toxicomane en cavale et double du romancier – lequel a fui en Amérique du Sud après avoir, ivre, tué sa femme d’une balle dans la tête, pensant imiter Guillaume Tell. Cette vie déchue, seulement transfigurée par l’alcool et la drogue, se noie dans un désir éperdu : l’amour qu’il voue au jeune journaliste Eugene Allerton (l’impénétrable Drew Starkey). Celui-ci ne promet pourtant rien et donne peu. Mais le vieil amant s’amourache de cette beauté froide comme d’une hallucination. Est-elle de même nature que celle provoquée par les psychotropes, l’écriture ou le cinéma ? Entretenant le fantasme, les deux hommes se mettent finalement en quête du « yagé », une plante hallucinogène d’Amazonie… à leurs risques et périls. Car « on jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère », ironise Jean-Jacques Rousseau dans La Nouvelle Héloïse. « L’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité. » Peut-on vraiment en jouir ?