Sens et vie
Rappel au désordre
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 6 de Philosophie magazine « 6 - février 2007 », en kiosque le 25 janvier 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Avertissement, la révolte surgit comme un cri face à l’inacceptable. Mais érigée en norme, elle risque de conduire à la tyrannie. Elle n’a de sens que comme appel à rester éveillé, exigeant.
De Spartacus à Arlette Laguiller, d’Antigone à José Bové, l’homme révolté dit « non ». Qu’il brûle une voiture, qu’il fasse dérailler un train, qu’il arrache du maïs, qu’il raconte les crimes de l’armée russe, qu’il (elle) porte une minijupe à Téhéran, qu’il remonte le cours d’un fleuve, que Dieu lui soit l’ultime référence ou bien l’homme à abattre, l’homme révolté n’est pas d’accord, l’homme révolté n’est pas content et il crache, au nom du bien, à la figure du monde comme il va.
« L'homme révolté déteste la servitude, mais le révolutionnaire combat pour la servitude comme s'il s'agissait de la liberté : le premier fait tomber Batista, le second le remplace par Fidel Castro »
La révolte est un cri de colère, une protestation de l’expérience. Dans un monde en statistiques, le clairon de la révolte sonne comme un rappel au désordre, un bras d’honneur que l’individu adresse à ceux qui considèrent, avec Hegel, que « la raison ne peut pas s’éterniser auprès des blessures infligées aux individus car les buts particuliers se perdent dans le but universel ». La révolte, c’est le négatif sans la dialectique : elle objecte l’ici et le maintenant aux têtes sans cœur qui (la fin justifiant les moyens) font de la douleur immédiate un moment nécessaire à la conquête d’un avenir meilleur. La révolte est un cri de la chair, une sagesse de l’instant, délibérément irresponsable, qui oppose l’imparable réalité de la souffrance à l’implacable réalité des chiffres. Comme dit Ivan Karamazov, qui ne pardonne pas à Dieu la souffrance des enfants : « Mon indignation persisterait même si j’avais tort. » Ce n’est pas parce que d’un mal peut surgir un bien que la douleur a un sens : la révolte, c’est l’incontestable dégoût, l’éthique d’insurrection, la haine du calcul et l’amour de la vie. La révolte n’est jamais légale, mais toujours légitime, souvent juste et jamais rationnelle. Elle apprend aux diplomates et aux têtes en l’air l’art difficile de ne pas regarder plus loin que le bout du nez ; elle a la raison contre elle, mais l’évidence de son côté. Parce qu’elle refuse d’assimiler le sédatif du moindre mal, la révolte est une piqûre intempestive et pertinente, une bouffée de feu dans l’équation asphyxiante du réel et du rationnel. Qui n’est pas révolté n’a pas les pieds sur Terre : dans le dialogue de sourds entre le cri de la révolte et les sentences de la raison, la révolte a toujours le premier mot. Mais elle court, à ce titre, le double risque de prendre le pouvoir ou de donner bonne conscience.