La lettre du mardi
Rassemblements du 7 mars : reines de la nuit
Paris, le 7 mars 2026. Un cortège d’environ dix mille femmes dans les rues de la capitale, à la nuit tombée. © Victorine de Oliveira
« Samedi soir, les pancartes s’affichaient moins nombreuses que d’ordinaire. Comme si les mots, slogans et revendications représentaient un enjeu moindre que la présence pure et simple des corps. Des corps qui chantaient – parfois même en canon, et avec des harmonies pas toujours évidentes à mettre en place avec le mouvement –, riaient, se serraient dans les bras les uns les autres, dans une démonstration physique, phénoménologique même, de sororité.
Un cortège volontairement en marge
À la nuit tombée, un cortège de presque dix mille femmes s’élance à l’assaut des rues de Paris, dans une ambiance joyeuse et déterminée. Au départ de la place des Fêtes – déjà tout un programme –, la manifestation se dirige vers la place de la République en passant par les rues des Pyrénées et de Belleville, entre les néons des restaurants asiatiques et les enseignes des boucheries halal, ouvertes jusque tard en ce mois de ramadan. Samedi 7 mars, veille de la désormais traditionnelle manifestation organisée pour la Journée internationale des droits des femmes, plusieurs collectifs féministes appelaient à une marche nocturne parisienne. Dans quel but, alors qu’un vaste rassemblement était déjà prévu le lendemain ? Cela fait désormais quelques années que les cortèges officiels des manifestations donnent naissance à des petits frères et sœurs qui se présentent comme plus radicaux (la Pride radicale par exemple), plus inclusifs (la Pride de banlieue), et font de ce fait l’objet d’une méfiance accrue de la part des pouvoirs publics – cette même marche avait été interdite l’an dernier au motif de possibles “troubles à l’ordre public”. Ces cortèges, situés volontairement en marge, sont une façon de ne pas céder au risque de “plan-planisation” de la manifestation rituelle, soupçonnée de trahir ses objectifs historiques de subversion.
La façon la plus sûre de marcher…
Marcher la nuit n’a par ailleurs rien d’anodin lorsqu’on est une femme. Si le harcèlement de rue ne connaît pas d’heure et s’épanouit tranquillement en plein jour sans que personne ne moufte la plupart du temps, la nuit reste un moment de vulnérabilité supplémentaire : pas de commerce où se réfugier en cas de mauvaise rencontre, ou de témoin susceptible de venir en aide. Je ne connais pas une amie qui n’ait développé de stratégie bien rodée pour rentrer chez elle après une soirée, souvent au détriment de son porte-monnaie puisque ladite stratégie peut consister à commander un Uber même pour dix minutes de trajet. Sans parler de la phrase rituelle “tu m’écris quand tu es à la maison”, relevant davantage de la formule magique protectrice que d’un réel pouvoir d’action en cas de malheur. Il y a donc une réelle jubilation à s’emparer d’un temps et d’un espace d’ordinaire menaçants et anxiogènes – certes, il n’était pas non plus trois heures du matin, et les passants croisés étaient encore en train de faire leurs courses pour préparer l’apéro dans un XXe arrondissement largement acquis à une telle cause, mais vous voyez l’idée.
Écarts de conduite
L’initiative de reprendre la main sur la nuit naît dans les années 1970. À Leeds au Royaume-Uni, le mouvement “Reclaim the night” rassemble en 1977 des femmes déterminées à prendre collectivement d’assaut pour la première fois les rues de la ville de nuit. Aux États-Unis, on réclame de “take back the night” dès 1975 à Philadelphie, après qu’une scientifique, Susan Alexander Speeth, est poignardée à mort par un homme alors qu’elle rentre seule chez elle le soir. Dans le chapitre intitulé “Marcher après minuit” de son Art de marcher (L’Olivier, 2001), l’autrice féministe américaine Rebecca Solnit – celle même qui théorisa le mansplaining – remarque que la présence des femmes la nuit est perçue comme une transgression : “Même la langue anglaise ne tarit pas de mots lorsqu’il s’agit de sexualiser les femmes qui marchent. Parmi les termes qui désignent une prostituée figurent ‘arpenteuse’, ‘femme des rues’, ‘femme publique’. Bien sûr, des expressions comme ‘homme public’ ou ‘homme des rues’ désignent une tout autre réalité que celle attachée aux femmes.” Historiquement, Rebecca Solnit relève que tout écart en dehors des conventions sexuelles ou matrimoniales sera désigné par un terme associé à la marche : courir les rues ou s’écarter du droit chemin, par exemple. Dans l’imaginaire collectif, et jusque dans le langage, une femme qui marche la nuit a de fortes chances d’être une pute. Entre folles, sales connes et autres emmerdeuses, on était bien samedi soir, à casser l’ambiance dans les rues de Paris. »
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