Le livre du jour

“Se ressaisir”, de Rose-Marie Lagrave

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“Se ressaisir”, de Rose-Marie Lagrave

© Éditions La Découverte

« Je te le rabattrai, ton faux orgueil », répétait le père de Rose-Marie Lagrave, qui voulait effacer chez ses enfants toute volonté de « sortir du lot ». Pourtant, nombreux se sont démarqués. Sur onze enfants, sept sont allés jusqu’au lycée, et l’auteur de cette autobiographie a franchi les portes de l’EHESS pour devenir spécialiste du monde rural et pionnière des études féministes. Elle se présente ainsi comme une « transfuge de classe » : une enfant issue d’une famille modeste parvenue à se frayer un chemin dans un milieu bourgeois et cultivé. Cette ascension est-elle un « accident sociologique », un « miracle » ou le résultat d’efforts acharnés ? Des années plus tard, elle mène l’enquête. Comment a-t-elle réussi à se faire une place alors que son propre père exigeait qu’elle reste à sa place ? 

 

  • La sociologie de l’intime. Pas à pas, on découvre avec Rose-Marie Lagrave les lettres de ses parents, les papiers administratifs, les bulletins scolaires et les photos usées qui servent de matière à son enquête sociologique. Cette recherche de sources est un véritable retour aux origines, qui montre que l’on peut faire de la sociologie à la première personne, avec des émotions encore très vives. Bien loin de l’objectivité glacée des manuels d’histoire, elle parvient à toucher à une forme d’universalité. Son secret : faire primer la curiosité sur la nostalgie, qui doit servir d’aiguillon de recherche. Sans aigreur ni rancœur, elle réussit à ressaisir sa vie, sans la ressasser.
  • « Assisté » n’est pas une insulte. Lagrave revendique venir d’une famille « d’assistés ». Mais en s’appropriant le terme, elle le vide de toute connotation injurieuse. Sa fratrie de onze enfants, son frère handicapé, son père malade ont eu besoin des allocations. Puisqu’ils étaient nécessiteux, l’État leur fournissait une partie du nécessaire pour survivre – ce qui ne constituait en aucun cas un droit à la paresse. Avec un quotidien sans tendresse, des vacances sans temps libre passées à travailler, la famille a été « dressée » à « lutter contre l’oisiveté ». L’assistanat n’est pas une tare, mais la réponse à un besoin.
  • Une critique du mérite. Néanmoins, l’auteur refuse d’être qualifiée de « méritante » ; cette vertu managériale est selon elle récupérée par le libéralisme. Son histoire ne veut pas pour autant dire « quand on veut, on peut ». Sans nier les efforts entrepris, elle prend acte du legs familial à partir duquel elle a « bricolé » son existence : un réseau de frères et sœurs solidaires, l’habitude du travail, la volonté de bien faire. Le terme artisanal de « bricolage » montre que le transfuge ne crée pas son destin de toutes pièces. Il tisse des liens, renoue les fils, cherche des opportunités à partir de ce qu’il a déjà. 
  • Transfuge et féministe. « Faire sa place », c’est aussi être remise à sa place : en l’occurrence celle de femme et de villageoise. C’est ce que fait un professeur en lui proposant d’écrire sa thèse sur les villages dans la littérature : une manière de lui rappeler ses origines, qu’elle vit comme une humiliation. Mariée à 22 ans, mère à 23, elle met neuf ans à boucler cette thèse, cumulant son travail de mère au foyer, des emplois de subsistance et celui de doctorante. Son histoire raconte la prise de conscience de ce double boulet que trimbalent les femmes issues de milieux populaires. Se creuser une place dans la chaîne « des grands hommes » et assurer la survie du foyer : défis qu’elle a relevés avec humilité mais sans aucune honte, car « être transfuge n’est ni une gloire, ni une infamie. »

 

Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, de Rose-Marie Lagrave, vient de paraître aux Éditions La Découverte.