Vos questions
Se tourner vers le passé, quel intérêt ?
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Cet article est issu du numéro 66 de Philosophie magazine « 66 - février 2013 », en kiosque le 17 janvier 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Madeleine Richoux, 53 ans, Dieppe
Belle tentation : ne « se tourner » que vers l’avenir, ne songer qu’à s’inventer, devenir pur « projet », refuser le poids du passé, quel qu’il soit – conditionnement ou héritage, culpabilité ou nostalgie… Il existe tant de vains replis dans le passé, comme celui dont parle Nietzsche dans la Seconde Considération intempestive : se réfugier dans la vénération des grandeurs du passé pour se persuader qu’il n’y a plus rien de grand à faire. Ainsi de ses contemporains, Prussiens passionnés de Passé, d’« Histoire monumentale », mais incapables selon lui d’inventer la moindre valeur nouvelle. Se tourner vers le passé, c’est alors se détourner de la vie, faire triompher « l’instinct de la peur » sur « l’instinct de l’art ». Il y a pire encore, écrit-il : « l’histoire antiquaire », forme dégénérée de l’« Histoire monumentale », les grands « monuments » du passé réduits au statut de bibelots, blocs de vie éteinte, « momifiée », qu’on « époussette » en oubliant qu’ils furent l’œuvre de ceux qui voulurent inventer l’avenir. Mais il est une autre façon de regarder en arrière : chercher dans les grandeurs passées l’inspiration pour faire jaillir du nouveau. Premier critère, donc, pour se tourner vers le passé sans y sombrer : le faire avec une âme d’artiste. Second critère, la quantité ! Se souvenir, pour Nietzsche l’amoraliste, n’est pas bien ou mal en soi (il n’y a donc pas de « devoir de mémoire ») : tout dépend de la quantité. Trop de passé tue la vie, trop peu de passé aussi. Chaque nation doit alors trouver la quantité de passé qu’elle est capable de supporter – entre le déni et le ressassement, viser juste. Et s’il en allait de même pour les individus que nous sommes ? Enfants de notre enfance, produits de notre histoire familiale et sociale, il nous faudrait accepter d’être des héritiers pour devenir des fondateurs : l’accepter, mais sans que cet héritage ne nous écrase. D’où l’idée nietzschéenne de « seuil ». Quelques années plus tard, Freud ou Bergson montreront qu’il s’agit moins de trouver « le bon seuil » que de savoir entendre combien notre passé est là, en nous, tout entier, que nous le voulions ou non – combien nous sommes pris dans une histoire. Notre présent est plein de ce passé qui ne passe pas : nos affects en sont chargés, nos visions du monde en sont affectées. Et la question résonne soudain dans toute son étrangeté : « se tourner » vers le passé, c’est présupposer qu’il est comme extérieur à nous, comme si, dans une démarche volontariste, nous avions le choix entre se tourner vers lui ou décréter l’oubli. Mais l’oubli est comme le pardon : il ne se décide pas. Le passé vit en nous comme nous vivons en lui. Il s’agit moins de « se tourner » vers lui que d’accueillir – ou pas – ce qui est déjà là.