Intelligence artificielle/Langage

Serge Tisseron : “Être poli avec les robots, c’est confondre les hommes et les machines”

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RobotVisuel

(cc) Unsplash / Franck V.

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Cet article est issu du numéro 128 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qu’une société juste ? », en kiosque le 28 mars 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Après Amazon, Google a annoncé la mise en place aux États-Unis de la fonctionnalité Pretty Please, qui encourage les enfants à parler poliment à son enceinte intelligente – un « robot » conversationnel à qui l’on adresse des requêtes vocales. Pour le psychiatre et psychologue Serge Tisseron, spécialiste des relations hommes-machines, cela induit une dangereuse confusion.

Que pensez-vous de la nouvelle fonctionnalité de politesse dans les interfaces vocales ?

Serge Tisseron : Le phénomène prend de l’ampleur aux États-Unis où un foyer sur cinq est équipé d’une interface vocale, qu’il s’agisse de robots conversationnels [ou chatbot] ou d’enceintes intelligentes permettant de gérer les appareils connectés. Il ne s’agit pas d’exiger que l’on s’adresse toujours poliment aux robots. Chacun reste libre d’interagir avec eux comme il l’entend. On encourage juste les enfants à être polis avec les machines. « Merci d’avoir fait cette requête gentiment ! » dira le chatbot. C’est ce qu’on appelle le « renforcement positif » : on souligne un comportement vertueux et on ignore les injures. Mais on risque de perdre le principe de réciprocité, essentiel dans la communication humaine. Quelle que soit la manière dont vous parlez à la machine, elle vous répondra gentiment. Cela peut avoir un effet contre-productif. La prochaine fois, je vais l’injurier pour voir ce qu’elle va me répondre… La politesse au sens plein suppose le respect : on évite d’être grossier pour ne pas faire souffrir son interlocuteur. L’être humain est une créature fragile du fait de ses émotions. La politesse en tient compte. Elle peut être superficielle mais elle permet de respecter les susceptibilités. Autant les parents doivent éduquer l’enfant à parler correctement aux autres, autant cela n’a pas de sens avec un chatbot. Parce qu’il ne souffre pas. En réalité, les chatbots obligent les parents à relativiser les différentes formes de langage : on ne parle pas de la même façon à une machine et à ses camarades ou à ses parents. Et la vraie politesse devrait être réservée aux humains.

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