L'oeil et l'esprit
Songe de grandeur
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Cet article est issu du numéro 23 de Philosophie magazine « 23 - octobre 2008 », en kiosque le 25 septembre 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans cette fresque, l’Italien Mantegna peint les hommes tels qu’ils sont, engourdis, distraits, rêveurs, et non tels que les voudrait la vision héroïque de l’histoire. Avec lui, l’idéal de perfection hérité de l’Antiquité se fissure.
Entre 1465 et 1474, le peintre italien Andrea Mantegna a orné le palais ducal de Mantoue de merveilleuses fresques. Sur le mur nord de la chambre dite « des époux », qui servait de salle d’audience, le marquis et la marquise Gonzague siègent dans toute leur puissance. Les courtisans affluent par un petit escalier, avec un empressement dont la gamme multicolore des chausses et le rythme des lignes obliques font entendre les pas. Les époux considèrent le messager pleins de la nonchalance hautaine de ceux qui ont l’habitude d’être obéis. Son entrée, dramatisée par le coup de vent agitant la tenture, semble faire événement : il vient sans doute remettre une missive priant Gonzague de se rendre à Milan pour assurer la stabilité de l’État.
En contrebas de la frise, ébloui par sa splendeur, le spectateur est saisi de respect. D’autant que la voûte est décorée de médaillons représentant les huit premiers empereurs romains : à n’en pas douter, les Gonzague sont de ceux qui laissent leur marque. Peintre officiel de Ludovic de Gonzague, Mantegna s’est acquitté de sa tâche principale : glorifier le prince. Pourtant, La Cour assemblée est autre chose qu’une simple scène hagiographique. Dans le texte qu’il a consacré à Mantegna, le poète et critique d’art Yves Bonnefoy suggère que l’hagiographie se transforme en une méditation sur l’histoire, où vacillent les certitudes de l’humanisme. L’idéal de perfection morale et intellectuelle que celui-ci puisait dans les œuvres de l’Antiquité se fissure, et la conscience de la finitude humaine vient hanter l’artiste.