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Cet article est issu du numéro 91 de Philosophie magazine « Comment ne pas passer à côté de sa vie ? », en kiosque le 02 juillet 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Sortir de la dépression, plaquer une carrière prometteuse ou gérer un empire… Le tour que nombre de penseurs ont donné à leur existence est souvent étonnant et toujours inspirant. Marcherez-vous dans leur pas?

S’en tenir à l’ici et maintenant

Marc Aurèle (121-180)

Cet empereur romain ne connut que quatre années de paix en près de vingt ans de règne. L’Empire était alors à son zénith, mais attaqué de toutes parts. Condamné à une existence précaire faite d’insécurité politique et personnelle, Marc Aurèle s’est alors tourné vers la philosophie stoïcienne pour mieux assumer son destin. Face à la fugacité du temps qui nous engloutit, il recommande dans ses Pensées pour moi-même de s’en tenir à ce qui est en notre pouvoir dans l’instant présent, sans se soucier de ce qui adviendra. Peu importe que la vie soit courte ou longue, marquée par l’échec ou couronnée de succès, car « petit est le temps que chacun vit ; petit est le coin de la terre où il vit, et petite aussi, même la plus durable, est la gloire posthume ». Dans cette perspective, la seule façon de passer à côté de sa vie serait de la passer à se tracasser, pour l’avenir incertain et le passé qui nous échappe. Il suffirait alors de se donner pour but de vivre dignement dans le présent, en se rendant utile au bien commun. Reste à savoir si la solution de Marc Aurèle l’empereur n’est pas hors d’atteinte pour le commun des mortels, et si l’idéal stoïcien de la tranquillité de l’âme ne représente pas, paradoxalement, un souci supplémentaire.

 

Accepter la banalité du quotidien

Michel de Montaigne (1533-1592) 

En 1570, Michel de Montaigne incarne la réussite : alors qu’il est magistrat au Parlement de Bordeaux et familier de la cour du roi Charles IX, une belle carrière lui semble acquise. Mais le gentilhomme démissionne de ses fonctions et se retire sur ses terres en Dordogne pour se consacrer à l’étude philosophique. Loin de lui la crainte de passer à côté d’une vie glorieuse : « Le monde n’est qu’un branloire pérenne », écrit-il, sceptique. « Toutes choses y branlent [“y changent”] sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte. Et du branle public, et du leur. […] Je le prends en ce point comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui » (Essais). Si l’on ne peut être sûr de rien, ni des grands idéaux ni des desseins de Dieu, autant « se contenter de la lumière qu’il plaît au soleil de nous communiquer par ses rayons » et jouir de la vie en acceptant ses limitations. Les insensés, ce sont ceux qui « outrepassent le présent et ce qu’ils possèdent, pour servir à l’espérance et pour des ombrages et vaines images que la fantaisie leur met devant ». Un bémol cependant : si Montaigne loue la vie ordinaire dans ses Essais, il ne cesse pas moins de se référer aux grands hommes de l’Histoire…

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